Ni une de plus, ni une de moins !

Octobre 2017, Liège : Louise, 24 ans, est retrouvée morte dans sa chambre. Rapidement, le voisin de palier est en aveu : il a commencé par des mots obscènes, puis par se présenter nu devant la porte de Louise, et puis voilà : un jour, il l’a étranglée… On peut y voir un fait divers horrible. On peut aussi s’obliger à regarder en face le fait suivant : si dans cet appartement avait vécu un jeune homme ; si le voisin de palier avait été une voisine, ce meurtre-là n’aurait sans doute pas été commis. Louise est morte pour un tas de raisons – y compris le peu de sérieux de la police face à la violence faite aux femmes – mais avant tout, elle a été assassinée au printemps de sa vie pour cette raison insupportable à entendre : parce qu’elle était une femme. Parce que, partout dans le monde, des hommes insultent, déprécient, bousculent, violent et parfois tuent des femmes, pour la seule raison que ce sont des femmes.

L’expression « féminicide », reconnue désormais par l’Organisation Mondiale de la Santé, désigne ce fait : le meurtre d’une femme ou d’une jeune fille en raison de son sexe. Il est né en Amérique Latine, où ce phénomène est massif : l’assassinat est une des premières causes de mortalité entre 15 et 65 ans, et dans plus de la moitié des cas, ces femmes sont tuées par leur conjoint ou un proche. Heureusement, me direz-vous, rien de tel dans nos contrées paisibles, où les femmes sont si bien respectées… Vraiment ? Les derniers chiffres pour la seule Wallonie donnent pourtant froid dans le dos : on estime qu’il y a 18 femmes (dont la moitié de mineures) violées chaque jour en Wallonie. Pas chaque année : chaque jour ! Chaque jour, la police y enregistre 21 plaintes pour violence conjugale – mais on estime que les victimes portent plainte seulement une fois sur huit…

Certains hommes peuvent se sentir mal à l’aise devant l’exposé de ces chiffres. Parce qu’il y a aussi des hommes victimes, et aussi des femmes violentes ; parce que (heureusement) tous les hommes ne sont pas violents, toutes les femmes ne sont pas victimes. Heureusement. Mais cela ne doit pas nous empêcher de regarder en face le fait que nous vivons dans un monde où, structurellement, les femmes sont massivement victimes de la violence de certains hommes, de l’indifférence de beaucoup d’autres, et de la complaisance de pouvoirs économiques et politiques essentiellement aux mains des hommes.

Comme syndicat, la CNE ajoute à ce sombre tableau les violences économiques faites aux femmes. Le travail à temps partiel est une des premières causes de pauvreté en Belgique. Est-il permis de rappeler que ce sont des femmes qui en sont victimes dans plus de 80% des cas ? En Belgique, les femmes gagnent 20,6% de moins que les hommes – et c’est nettement pire si on prend en compte les avantages extra-légaux (pension complémentaire, voiture etc.)

Rien de tout cela n’est une fatalité : ni les blagues à la con, ni les mains baladeuses, ni les salaires au rabais – ni évidemment les viols et les meurtres. Nous avons donc tous une responsabilité pour que ça s’arrête. Les parlements doivent faire de la lutte contre les violences faites aux femmes une priorité (saluons la Région Bruxelloise qui l’a fait en 2016) ; les organisations et les entreprises doivent faire de l’égalité hommes-femmes en leur sein une priorité (à la CNE, la parité dans tous les lieux de décision est la règle depuis 10 ans déjà) ; et chacun et chacune d’entre nous doit s’interdire d’être complice ou passif face aux humiliations ou aux injustices que vivent les femmes autour de lui.

“Ni una mujer menos, ni una muerta más” (pas une femme de moins, pas une morte de plus) est un cri d’espoir et de désespoir lancé par la poétesse mexicaine Susana Chavez. Pour lui apprendre la politesse, et démontrer qu’il n’y a aucun problème, un groupe d’hommes l’a assassinée en janvier 2011. Ni una menos est devenu le cri de ralliement des marches contre les violences faites aux femmes, partout dans le monde, chaque 25 novembre. Un monde où les jeunes filles et les femmes vivent libres et en sécurité est possible : se battre pour le réaliser est indispensable.
Felipe Van Keirsbilck,
Secrétaire général