Au fond, c’est quoi un juste salaire ?

Qu’est-ce qu’un juste salaire ? A quoi doit correspondre une juste rémunération ? Ce sont des questions qui se trouvent régulièrement au cœur du monde du travail. Nous avons décidé d’établir dix critères auxquels devraient correspondre un salaire pour qu’il puisse être jugé « juste ». Ce ne sont pas des révélations mais surtout un rappel de dix critères fondamentaux. Nous les présentons ici parce que ce sont autant de critères auxquels peuvent être confrontés les diverses formes de rémunération, plus ou moins nouvelles (ex : chèques-repas, pensions complémentaires, stock-options et warrants…). Dix critères importants qu’il faut toujours avoir en tête.

Critère n°1 : Le salaire doit être payé en argent disponible
Un juste salaire est un salaire qui est payé en argent librement disponible, autrement dit, vous devez pouvoir disposer de votre argent comme bon vous semble (ce n’est par exemple pas le cas de chèques cadeaux ou d’une rémunération sous forme d’épargne obligatoire qui vous garantirait des droits pour plus tard).
Critère n°2 : Le salaire doit être suffisant pour vivre dignement
Le salaire est le seul moyen de subsistance pour la plupart des travailleurs. Il doit donc permettre de mener une vie conforme à la dignité humaine. Ceci signifie entre autres que des considérations extérieures, telles que la compétitivité, la rentabilité des entreprises, ou les exigences européennes… ne peuvent pas – ou ne devraient pas - être invoquées pour faire descendre les salaires au-dessous de ce qui est nécessaire pour mener une vie digne.
Critère 3 : Le salaire doit être réellement indexé
L’index n’est pas une augmentation, mais la compensation de la perte de valeur des salaires ; il doit couvrir rapidement l’augmentation réelle du coût de la vie et s’appliquer à tous les éléments de la rémunération. Le coût de la vie évolue. Si les revenus ne suivent pas cette évolution, le pouvoir d’achat diminue. L’indexation automatique des salaires et des allocations sociales prémunit les travailleurs contre ce risque : ces revenus sont liés à l’évolution des prix. En effet, lorsque la vie est plus chère, les salaires et les allocations comme les pensions, les prestations familiales et de chômage sont adaptés.
Critère n°4 : Le salaire doit être négocié librement dans les secteurs
Un juste salaire doit être librement négocié dans chaque secteur. Un secteur, représenté par une commission paritaire, est – en principe – l’ensemble des entreprises qui se font concurrence sur un même segment d’activité. Négocier des barèmes pour l’ensemble d’un secteur, c’est la meilleure façon d’éviter que cette concurrence se fasse sur les salaires. De cette manière, on évite qu’une entreprise ou l’autre fasse du dumping salarial (sous-enchère salariale).
Critère n°5 : Le salaire doit être complété, via la Sécu, par un salaire socialisé
Depuis 1944, toutes les entreprises sont tenues d’ajouter au salaire direct («imposable») un salaire indirect proportionnel. Cette proportion est établie depuis les années 70 à un tiers environ. Ce qui signifie que pour 1.000 euros de salaire direct, l’entreprise doit ajouter 333 euros de salaire socialisé (cotisations sociales). Ce système est à la fois une assurance, un mécanisme de solidarité et une porte ouverte sur l’émancipation des salariés.
La meilleure façon de lutter contre la pauvreté, ce n’est pas de multiplier les mesures contre la pauvreté, c’est de répartir correctement la richesse et donc d’agir en aval : le meilleur moyen jamais trouvé pour cela reste la sécurité sociale.
Critère n°6 : Le salaire doit contribuer justement au financement des fonctions publiques
L’impôt n’a pas toujours bonne presse et pourtant, nous revendiquons l’impôt sur le revenu. Là où la fiscalité est forte, les services collectifs sont développés. Et il n’est pas de prospérité véritable, sans services et investissements publics développés... L’impôt constitue aussi un bon amortisseur en temps de crise. Le cas des pays scandinaves et également celui de la Belgique le montrent : ces pays ont une fiscalité élevée, mais ont – jusqu’à présent en tout cas – mieux résisté à la crise. Par contre, les pays qui ont agressivement baissé leurs impôts et permis à l’évasion fiscale de prospérer, sont ceux qui se trouvent aujourd’hui au cœur du cyclone : les Etats-Unis, l’Irlande, la Grèce… Encore faut-il que l’impôt soit juste. Un juste salaire ne suffit pas ; il faut aussi une juste fiscalité.
Critère n°7 : Le salaire doit être à la hauteur de la productivité et des richesses produites
Un juste salaire n’est pas seulement un salaire qui s’accroît d’année en année. C’est un salaire qui s’accroît au même rythme que les gains de productivité. Les manuels d’économie le reconnaissent : un système en équilibre, c’est un système dans lequel les salaires progressent parallèlement avec la productivité du travail. Le pacte social de 1944 et le « compromis sur la productivité » de 1954 ne disaient pas autre chose : les travailleurs acceptent de contribuer à l’accroissement des gains de productivité, à condition qu’ils en profitent en voyant leur salaire augmenter ou la durée du travail diminuer.
Critère n°8 : Le salaire ne doit pas fluctuer ni avec le bénéfice, ni avec le cours de la bourse…
Le travailleur a besoin d’un revenu stable et garanti. Faire évoluer le salaire en fonction d’indicateurs financiers n’est pas une bonne idée. Ces indicateurs financiers sont instables car liés à la conjoncture économique. C’est particulièrement le cas pour le cours boursier. Par ailleurs, lier le salaire à des indicateurs financiers revient finalement à faire assumer par les travailleurs deux identités contradictoires. En tant que travailleurs, ils ont intérêt à ce que leur salaire soit le plus élevé possible. En tant qu’intéressés au résultat financier, ils ont intérêt à ce que les salaires baissent, ou que l’emploi – celui des autres, pas le leur - soit détruit. Quel travailleur se réjouirait de voir son salaire augmenter parce que le cours de la Bourse a augmenté dans son entreprise suite à un dégraissage d’effectifs ?
Critère n°9 : Le salaire doit être négocié sur une base objective
Un juste salaire est négocié sur base de classifications de fonctions. Les différences entre salaires ne peuvent s’appuyer que sur des éléments objectifs et ayant fait l’objet d’une négociation et d’une convention. Les barèmes sont la plus juste manière de faire progresser la rémunération d’un travailleur au cours de sa carrière car le salaire progresse avec l’expérience du travailleur. Les autres systèmes, visant à rendre la progression salariale aléatoire, sont potentiellement discriminatoires et souvent peu transparents.
Critère n°10 : Un juste salaire, c’est une rémunération… égale entre les hommes et les femmes
Les femmes ne doivent pas être cantonnées dans des fonctions ou des secteurs « féminisés » (comprenez : moins valorisés), dans des formes d’emplois précaires (sous-statuts, CDD ou temps partiels…). A travail égal, salaire égal. L’écart salarial s’explique en grande partie par la discrimination salariale directe, la ségrégation sur le marché de l’emploi, la sous-évaluation du travail « typique » des femmes, les stéréotypes et les choix en matière de conciliation vies professionnelle et privée.