Je crève par amour du métier

Pouvoir ralentir en fin de carrière, être plus nombreux dans les services, avoir le temps de s’occuper humainement des patients et des résidents... Les raisons de se mobiliser ne manquent pas dans le Non Marchand. Même si les enjeux sont essentiels, il n’est pas facile pour autant de quitter son poste, que ce soit vis-à-vis des bénéficiaires ou des collègues. Mais à qui profite cette culpabilité ?

Quoi ? Tu es en grève alors qu’on crève sur le terrain ? Tu as pensé à tes collègues ? Et aux patients ? » Qu’elles soient prononcées ou suggérées, ces petites phrases traversent l’esprit de toutes celles et ceux qui veulent se mobiliser dans notre secteur. Bien sûr, tous les grévistes acceptent de perdre du salaire, d’affronter leur direction et de s’exposer aux critiques. Mais le Non Marchand a ceci de particulier qu’au bout de la chaîne, se trouvent des êtres humains qui ont besoin de soins ou d’une prise en charge. 

Quitter son service pour faire grève ou manifester serait-il donc un manque de conscience professionnelle ? Bien au contraire : c’est justement parce qu’on aime son métier, ses patients, ses bénéficiaires qu’on se bouge pour améliorer les conditions de travail. Paroles de travailleuses en action ce 14 décembre.
Marianne, infirmière
« De toute façon, on est tous les jours en service minimum, vu le manque de bras ! Et quand on se mobilise, on le fait pour tout le monde ; pas pour son confort individuel mais bien pour une cause collective. Je suis infirmière, mais aussi citoyenne, et les deux sont compatibles ! » 
Valérie, sage-femme
« Je ne suis pas toujours à l’aise quand je quitte mon service, surtout quand il est en sous-effectif. Mais je trouve qu’il faut tenir bon, car ce serait encore pire sans l’action syndicale. Je le vois par exemple dans des petites institutions où il n’y a pas de délégués, les conditions de travail sont encore plus difficiles ! Le résultat de nos actions est parfois une petite goutte dans l’océan, mais je remarque aussi que depuis qu’il y a une déléguée dans le service, les travailleuses se laissent moins faire qu’avant ; elles ont l’information, elles connaissent leurs droits. Et elles sont tellement à bout qu’elles se mobilisent plus facilement. »
 Valérie, infirmière
« Je ne me sens pas du tout coupable quand je fais grève, car en fait, les patients sont déjà lésés. Ils sont déjà victimes de nos conditions de travail a minima. Cela fait 30 ans que je suis infirmière et je vois la différence : on a de moins en moins de temps pour eux. Et si on ne fait rien, ça ne risque pas de s’améliorer. C’est peut-être plus difficile à réaliser pour les travailleurs qui à la fois ont toujours connu ces conditions de travail intenses et n’ont pas toujours conscience que les quelques avantages qui restent ont été conquis par des mobilisations. »
Clotilde, éducatrice
« C’est vrai qu’il n’est pas évident de quitter le service pour se mobiliser ; il ne s’agit pas de culpabiliser les travailleurs dans l’autre sens non plus, je peux comprendre qu’ils n’osent pas. Mais je pense aussi qu’il y aura toujours une plus ou moins bonne raison de ne pas bouger, alors il faut prendre sa place, refuser de céder à la culpabilité et rappeler les raisons de la mobilisation. Il ne faut pas voir les choses à court mais à moyen terme : si je ne suis pas dans mon service aujourd’hui, c’est pour y être mieux demain et les jours qui suivent... »
Saliha, aide-soignante
« Quand on me dit : « quoi, tu fais grève alors qu’on crève ? », je réponds : « En effet, on crève. » On se bouge parce qu’on veut avoir du temps et donner des soins de qualité. On organise chaque fois le service minimum et on se relaye entre collègues ; certaines bossent pendant que d’autres font le piquet et vice-versa la prochaine fois. On prévient aussi les familles et les résidents, en leur expliquant les raisons de notre mobilisation. Ils sont les premiers à nous soutenir, car ils nous voient courir partout. Un résident nous a même prêté son baffle bluetooth et a mis de la musique sur le piquet depuis sa chambre, aujourd’hui... »
Julie Coumont