Décroissance : Faux débat ou nécessité vitale ?

En septembre dernier, un important colloque s’est tenu au Parlement européen sur le thème de la post-croissance. Et 200 scientifiques ont signé une lettre ouverte appelant l’Europe à se « libérer de sa dépendance à la croissance ». Identification des enjeux du débat. 

Notre système économique est insoutenable car il consomme trop de ressources naturelles et rejettent trop de polluants. Ce constat est posé dès les années 1970 avec la publication d’un rapport de scientifiques du MIT (Etats-Unis), le rapport Meadows. Ce rapport, intitulé « Limites à la croissance » met en évidence que la croissance exponentielle de la population mondiale et de la production industrielle, si elle se poursuit, provoquera des déséquilibres environnementaux croissants. Les ressources naturelles (alimentaires, énergétiques, etc.) se raréfieront, ce qui entraînera, vers le milieu du 21e siècle, un effondrement économique. Autrement dit, comme la croissance économique repose sur l’exploitation des ressources naturelles, et comme elle épuise ces ressources naturelles, elle ne finit pas de s’arrêter. Pour éviter un tel scénario, le rapport recommande de stabiliser la croissance. Au lieu d’une décroissance subie et catastrophique socialement, les gouvernements limiteraient volontairement la croissance et en limiteraient aussi les conséquences sociales grâce à des politiques de répartition équitable des revenus. 

Le rapport Meadows a été à l’époque un best-seller international, mais il n’a pas conduit à une remise en question du concept de croissance. La croissance, dans notre vision économique, c’est la croissance du PIB (produit intérieur brut). On comprend qu’aucun gouvernement ne veuille ouvrir un débat aussi sensible. Dans l’inconscient collectif, une chute de la croissance est synonyme de catastrophe économique. Dans la réalité aussi. La Grèce a effectivement connu une période prolongée de décroissance de son PIB il y a quelques années, avec un appauvrissement dramatique de sa population. Même des économistes « verts » refusent de s’avancer sur ce terrain miné. Ils estiment que le débat principal ne porte pas sur le couple croissance/décroissance, mais sur le contenu de la croissance. La question est de savoir si notre système économique choisit de faire croître des activités polluantes (charbon, énergies fossiles…) ou des activités propres (éoliennes, isolation des bâtiments…). Au lieu de perdre son temps en discussions théoriques sur la croissance, il conviendrait donc de la stimuler (et non de la réduire), au moyen d’un plan d’investissement massif dans la transition écologique et la lutte contre le changement climatique.
L’investissement dans les technologies propres et l’élimination progressive des activités polluantes sont des pistes qui font largement consensus. Mais ce que disent les « décroissants », c’est que ces pistes ne suffisent pas. Prenons la problématique des transports. Ceux-ci sont un pilier du système actuel et de la croissance économique. Selon une étude de 2014, à horizon d’une ou deux décennies, la production d’énergie, même en prenant en compte les progrès technologiques et toutes les sources d’énergies disponibles (fossiles, nucléaires, renouvelables…), ne suffira pas à couvrir la demande. Le déséquilibre de l’offre et de la demande entraînera une hausse des prix des transports, avec des conséquences sociales et économiques qu’on peut aisément imaginer. Les chercheurs concluent qu’un changement de paradigme économique est nécessaire et qu’il implique le passage à une croissance zéro voire négative. Nous saurons dans 20 ans si ces prédictions étaient vraies. Dans l’immédiat, le principe de précaution imposerait que les gouvernements et les agences spécialisées (Agence internationale de l’énergie, GIEC…) prennent à leur tour position dans ce débat.
Etienne Lebeau