AIP : Que nous réservent-ils ?

Pour rappel, tous les deux ans, les interlocuteurs sociaux (patrons et syndicats) négocient en vue d’aboutir à un accord interprofessionnel (AIP) qui cadre l’évolution des salaires pour l’ensemble des travailleurs des secteurs privés en Belgique.

Au-delà des questions salariales, l’AIP peut aussi prévoir un cadre pour des mesures plus qualitatives dans les secteurs et entreprises. Cela peut être en matière de formation des travailleurs, de mobilité, etc. L’AIP peut aussi prévoir des mesures pour les revenus des allocataires sociaux et pour les fins de carrière : par exemple, la liaison des allocations sociales au bien-être (pension, maladie, chômage), un cadre pour les prépensions, les mesures de fin de carrière, etc.

Ce modèle de concertation a globalement fonctionné correctement jusqu’au milieu des années 80. La part des salaires dans la production des richesses du pays était en constante augmentation et les indicateurs de pauvreté en constant recul. En 1996, arrive la loi sur la compétitivité et l’emploi. Sous la pression de la Fédération des employeurs de Belgique (FEB), le gouvernement de l’époque crée la loi sur la compétitivité et l’emploi « loi salaire » en vue, argumentait-il, de préserver la compétitivité des entreprises ancrées sur le sol belge. Avec le temps, cette loi s’est durcie pour devenir, ces dernières années, une loi « zéro salaire ».

En fait, l’objectif de cette loi n’est clairement pas de protéger la compétitivité des entreprises mais bien d’interdire aux organisations syndicales d’utiliser leur rapport de force pour contraindre les secteurs et entreprises prospères à négocier de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Bref, l’objectif majeur de cette loi était, et reste, de diminuer la part des bénéfices réservée aux travailleurs pour rémunérer toujours plus leurs actionnaires. Cela a bien fonctionné puisque la part des salaires dans la production de richesses du pays n’a cessé de diminuer ces 25 dernières années alors que la part du revenu des actionnaires a elle constamment augmenté.

Nous sommes aujourd’hui à l’aube d’un nouvel AIP et nous savons déjà que sans rapport de force, l’évolution salariale pour les deux prochaines années sera proche de zéro. Pire, avec beaucoup d’ironie, la FEB déclare que pour être « juste », il faudrait que les employés remboursent 0,3% de leur salaire à leur employeur.

L’ancienne « loi salaire », par une argumentation que nous contestions avec de vrais arguments, a fait en sorte de freiner considérablement les salaires durant les derniers AIP. La raison en était un soi-disant handicap salarial historique qui nécessitait une grande frugalité salariale.

Et l’histoire se répète. Si nous suivions la « loi salaire » en vigueur jusque 2017, nous serions quittes de ce soi-disant handicap historique. Hélas, avec le gouvernement Michel, la FEB a trouvé le meilleur allié possible pour continuer sa course en faveur des actionnaires. En 2017, le gouvernement durcissait la « loi salaire » en ne prenant pas en compte les gigantesques cadeaux faits aux entreprises au travers de son ruineux Tax shift. La mauvaise foi n’a plus de limites dans le chef de la FEB et du gouvernement Michel qui est à sa botte.

A ce jour, nous avons tous les arguments nécessaires pour démontrer à quiconque qu’il n’y a aucune raison de ne pas négocier de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail et de meilleures indemnités pour les allocataires sociaux. La CSC a déjà annoncé son minimum : 1,5% d’augmentation du salaire brut et des allocations sociales (ce qui ferait globalement + ou – 5% si on y ajoute index et barémiques). C’est un minimum et il ne devra pas interdire les secteurs ou entreprises les plus prospères d’aller au-delà de la marge générale. Ce n’est pas gagné et sans un important rapport de force, nous n’atteindrons pas ce minimum. Quand la force des arguments n’est pas suffisante, vient le temps de l’argument de la force.

Ce 14 décembre, nous étions dans la rue pour réclamer au gouvernement et aux patrons de meilleures pensions, de meilleurs salaires et globalement moins de précarité et de pauvreté pour l’ensemble des citoyens de Belgique. Et si nous voulons justice, nous savons déjà que nos meilleurs arguments pour faire plier ce gouvernement seront d’être souvent et durement dans la rue et aux portes des entreprises.
Tony Demonté