Pourquoi les cadres acceptent leur servitude

A la fin du mois de mai, le GNC a reçu Gaëtan Flocco, sociologue à l’Université d’Evry, pour partager  avec lui à propos d’une étude qu’il a publiée sous le titre : « Des dominants très dominés. Pourquoi les cadres
acceptent leur servitude. »

Les cadres, qui travaillent au cœur du capitalisme moderne, sont selon les points de vue soit des salariés de confiance relais du système, soit les nouveaux serfs, exploités au-delà des règlementations du travail. Le travail de Gaëtan Flocco, au travers d’une recherche ethnographique, cherche à objectiver la situation des cadres et leurs motivations au travail.
Au-delà de la motivation matérielle
Bien sûr, des cadres acceptent leurs conditions de travail (notamment la pression et les horaires extensibles) pour des raisons triviales : ils ont peur de perdre ce travail qui leur apporte salaire confortable et prestige social. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, il s’agit là d’une motivation secondaire. La majorité des cadres rencontrés expriment aussi une relation complexe au travail où le défi, le challenge, la capacité de mener à bien un projet malgré la pression et les délais, sont des sources paradoxales de satisfaction. Ils montrent ainsi une adhésion à ce qu’on pourrait appeler l’idéologie de la performance.
Une crise de confiance
L’enquête menée sur la situation des cadres met aujourd’hui en évidence une réelle crise de confiance. D’une part, les privatisations des grandes entreprises publiques, le gigantisme des entreprises où ils travaillent (souvent des multinationales), la concurrence internationale liée à la mondialisation, les restructurations dont les cadres sont aussi victimes, ont miné la position des cadres. De piliers de l’entreprise, ils deviennent simples maillons de la chaîne d’exécution.

D’autre part, la financiarisation de l’économie les a éloignés du pouvoir. Le pouvoir industriel se dilue et doit obéir à des objectifs financiers définis par ailleurs, dans les conseils d’administration. Les cadres n’échappent plus aux nouveaux outils de gestion de la main d’œuvre. De dirigeants ou d’employés à statut privilégié, ils se sentent assimilés au salariat. De nombreuses études ergonomiques mettent en évidence la dégradation des conditions de travail et l’intensification du travail des cadres.
Quel horizon ?
En France, la réforme future du statut des cadres incite les organisations syndicales à revendiquer des améliorations concrètes telles que le droit à la déconnexion. D’ailleurs, les cadres s’affilient de plus en plus aux organisations syndicales. Leur préférence d’affiliation va même aux organisations intersectorielles (les organisations catégorielles réservées uniquement aux cadres sont en perte de vitesse).

Mais il n’y aura pas de réelle perspective d’émancipation sans remise en cause profonde des logiques traditionnelles et capitalistiques du travail. Il y a aujourd’hui une idéologie de la performance que les cadres ont tendance à accepter et que les entreprises essaient de faire accepter par l’ensemble du salariat. C’est cette idéologie qui doit être mise en question.
Philippe Samek