Aviation : Ryanair must change !

Mercredi 25 juillet. 5h du matin. Aéroport de Charleroi. Les premiers grévistes de Ryanair arrivent. Le regard déterminé, ils sont prêts à faire entendre leur voix malgré la culture de la peur qu’instaure Ryanair chez son personnel depuis des années. Ils savent qu’à l’aéroport de Zaventem, leurs collègues font pareil. Et en Espagne, au Portugal, en Italie, aussi. Après avoir enfilé leur t-shirt bleu floqué du slogan « Ryanair must change «, ils prennent place derrière leurs banderoles et commencent à sensibiliser les premiers passagers. Parce que pour eux, c’est important. 

« Chers passagers, nous sommes là pour assurer votre sécurité et votre confort. C’est pourquoi nous avons choisi ce travail. Nous sommes là pour faire en sorte que vous puissiez profiter pleinement de vos vacances. Mais notre employeur n’a aucun respect pour nous. »
Conditions de travail déplorables
C’est par ces mots qu’ils ont entamé la conversation avec les passagers et qu’ils leur ont expliqué leurs conditions de travail, raison pour laquelle ils sont aujourd’hui en grève. La majorité du personnel est sous contrat irlandais mais preste à partir de la Belgique. Ils ne savent donc pas vers qui se tourner en cas de maladie, par exemple : ils n’ont pas d’assurance travail. Le salaire minimal belge n’est pas respecté, certains sont payés moins de 1.000€ par mois. Ils ne sont payés que lorsque l’avion est en mouvement : souci technique ? Pas de salaire ! Escale ? Pas de salaire ! Personnel de garde ? Pas de salaire ! « Nous effectuerons plusieurs vols aujourd’hui et nous recommencerons demain. Ce travail pourrait être une source d’épanouissement pour nous, mais les conditions imposées plongent beaucoup d’entre nous dans une grande précarité. Notre salaire et nos horaires ne nous permettent pas de vivre correctement.», enchaîne le personnel gréviste. 

Et puis, il y a la pression. Ryanair instaure un régime angoissant à son personnel. Chacun d’entre eux reçoit des objectifs de ventes dans leurs avions. S’ils ne sont pas atteints, Ryanair envoie alors des lettres menaçant de renvoyer l’employé concerné. Et ne parlons même pas de la pression concernant le fait de se mettre en grève. Les grévistes en sont conscients mais restent déterminés malgré leur peur. Le risque de représailles de la part de la compagnie aérienne existe. 
Succès retentissant
« Nous avons beaucoup de respect pour vous, mais notre employeur n’en a aucun pour nous. » C’était le leitmotiv des grévistes pendant ces deux jours. Et le mouvement a très bien été suivi. En Belgique, particulièrement. Les taux de vols annulés suite à la grève étaient élevés. Mais ce n’est pas le seul succès de cette grève. Cette grève est un succès européen marqué par une alliance sans précédent entre plusieurs syndicats européens par les seuls contacts entre syndicalistes motivés. Le conflit est né suite à une réunion informelle entre eux et chaque semaine passant, d’autres syndicats en Europe criaient également leur ras-le-bol. 
Mais ce n’est pas le seul soutien de taille reçu par les grévistes : l’opinion publique a bien compris dans quelle situation étaient ces travailleurs et a décidé quasi unanimement de les soutenir. Ce combat n’est pas seulement celui de quelques centaines de travailleurs mais bien celui d’une société toute entière qui comprend également que le système de Ryanair doit changer. 
Alice Mazy

En réponse aux menaces, les pilotes Ryanair appellent à l’unité

Suite à la grève du personnel de cabine, des solidarités sont nées notamment avec les pilotes. Face aux menaces exercées par Ryanair sur les grévistes du mois de juillet (cf encadré), les pilotes ont décidé eux-aussi de s’unir et de partir en grève le 10 août.  
À Dublin, en représailles des trois journées de grève organisées en juillet, Ryanair a annoncé le 25 juillet la délocalisation en Pologne de 100 pilotes et 200 membres d’équipage, les menaçant de licenciement en cas de refus. En réponse, les pilotes irlandais ont annoncé une nouvelle journée de grève, le 3 août. En Belgique, Ryanair mène une campagne d’intimidation auprès de certains membres d’équipage qui ont participé à ces actions, ce qui est inacceptable.
C’est pourquoi le 10 août, les pilotes belges ont décidé eux aussi de se joindre à l’action de grève afin d’exiger : 
• l’annulation des préavis de délocalisation/licenciement envoyés au personnel navigant basé à Dublin ;
• le retrait des menaces à l’encontre du personnel de cabine ;
• l’application des législations nationales ;
• l’instauration d’un vrai dialogue social.
Les pilotes hollandais, allemands et suédois se sont également joints à l’action qui fut elle aussi un grand succès, notamment en Belgique où plus d’une centaine de vols ont été annulés.

Lettre de menace, atteinte du droit de grève

Suite à la grève de juillet, plusieurs membres du personnel gréviste ont reçu un message de leur compagnie leur indiquant que leur absence était considérée comme un « No show «. Un ‘ no show ‘ est une absence injustifiée, une faute lourde qui amène le plus souvent au licenciement sans indemnité en cas de répétition. Il s’agit par là pour Ryanair de remettre une fois de plus la pression sur ses employés. Ce n’est pas tout. Dans cette lettre, la compagnie aérienne prévient que les employés concernés verront leur salaire réduit : le bonus mensuel et les différentes indemnités ne seront pas payés pour le mois, ce qui représente une perte salariale entre 360 et 480€. 
Cette atteinte du droit de grève est tout bonnement scandaleuse. Un appel a été réalisé de notre part aux autorités pour qu’elles réagissent auprès de Ryanair.

Déjà une première victoire à la CJUE

En 2003, la CNE, accompagnée de la CSC, a lancé sa première action collective à Charleroi avec les hôtesses francophones de Ryanair. Depuis 2011, la CNE a saisi la justice afin que les hôtesses et stewards travaillant pour Ryanair à l’aéroport de Charleroi puissent être défendus devant les juridictions belges en ce qui concerne le droit du travail. Le 14 septembre 2017, la Cour de Justice européenne a rendu son arrêt qui donne entièrement raison à notre thèse. 
La Cour a rappelé que, s’agissant des litiges relatifs au contrat de travail, les règles européennes concernant la compétence judiciaire ont pour objectif de protéger la partie contractante la plus faible. Ces règles permettent notamment au travailleur de poursuivre son employeur devant la juridiction qu’il considère comme étant la plus proche de ses intérêts, en lui reconnaissant la faculté d’agir notamment devant les tribunaux de l’État membre dans lequel l’employeur a établi son domicile ou devant le tribunal du lieu dans lequel le travailleur accomplit habituellement son travail.

Chers actionnaires de Ryanair...

Quelques jours après ces grèves, plusieurs syndicats européens dont la CNE ont décidé d’écrire aux actionnaires de Ryanair. Cette dernière tentative a pour but de trouver une solution dans ce conflit. Aucune relation de confiance n’est établie actuellement avec la direction de Ryanair qui multiplie les déclarations fracassantes et les retournements de situation. Pourtant, il est important de travailler dans un climat serein pour un meilleur avenir pour tous au sein de cette compagnie. Les syndicats rappellent qu’ils croient vraiment au fait que Ryanair est capable d’adapter son modèle à la réalité sociale actuelle européenne basée sur la dignité, la liberté, la démocratie, l’égalité et le respect des lois et qu’ils sont prêts à travailler ensemble dans cette direction mais que pour cela, ils ont besoin d’un geste fort qui est à la portée des actionnaires de la compagnie aérienne.