« Ceux qui ne se souviennent pas du passé... »

15 septembre 2008, la banque américaine Lehman Brothers fait faillite et déclenche un séisme financier mondial. Fortis et Dexia sont pris dans la tourmente. On ne mesure pas vraiment à l’époque l’impact de ce qui est en train de se jouer. Qu’est-ce qui a changé ? 

Un tournant politique
La crise laisse les Etats exsangues. Rien que pour sauver les banques, et rien que dans l’UE, ils déboursent 2.000 milliards d’euros, soit 3.800€ par citoyen. La dette des Etats explose. Elle est nourrie, non seulement par le coût direct des sauvetages bancaires, mais par le ralentissement économique. Dans tous les pays européens, la hausse de la dette résulte principalement de la folie des banquiers, pas du laxisme ni de la corruption des gouvernements. Néanmoins, dès 2010, le président de la Commission européenne José Manuel Barroso annonce une « révolution silencieuse ». Un changement politique de grande ampleur. Utilisant le prétexte du rééquilibrage des comptes publics, les gouvernements lancent une offensive ultralibérale contre la Sécurité sociale, la négociation des salaires, les services publics… Nous y sommes en plein actuellement en Belgique. 
Effets d’annonce…
Dès l’immédiate après-crise, les gouvernements entonnent le refrain du « plus jamais ça ». Difficile de faire autrement. La crise dévoile la fraude qui gangrène une grande partie des plus importantes banques de la planète. Le financier milliardaire américain Warren Buffett parle d’« armes de destruction financières massives » et d’une nouvelle lutte des classes remportée, grâce à la finance, par les riches. Aux Etats-Unis, le mouvement « Occupy Wall Street » dénonce la dictature des 1%. Les gouvernements se sentent obligés d’agir. Les mesures qu’ils adoptent visent principalement à éviter que les Etats – c’est-à-dire les contribuables - soient pris en otage et doivent éponger les pertes des banques. Ainsi sont lancées les « règles de Bâle III » qui obligent les banques à renforcer leurs réserves, c’est-à-dire le coussin de sécurité qui les protègent en cas de faillite. Ces réserves sont apportées principalement par les actionnaires, c’est donc eux - et non plus les contribuables – qui épongeront les pertes à l’avenir. Dans la même veine, l’UE se dote d’une directive sur la résolution des banques censée limiter l’exposition des contribuables aux faillites bancaires. 
Le poids des lobbies 
Il serait inexact de dire que les gouvernements n’ont rien fait ; mais plus inexact encore de prétendre que nous pouvons désormais dormir sur nos deux oreilles. Examinées en détail, les réformes citées ci-dessus sont pleines d’échappatoires et ne rassurent pas vraiment2. Les gouvernements pourraient prendre de vraies mesures. Fixer par exemple une liste fermée des produits financiers autorisés, tout produit autre étant de ce fait interdit ; ou limiter drastiquement la taille des banques, afin de les empêcher de faire chanter les Etats en disant « Sauvez-nous ou vous provoquerez une crise généralisée, comme avec Lehman Brothers ». Ou encore, obliger les entités de banques étrangères implantées (par exemple) en Belgique à s’enregistrer comme filiales, afin de permettre aux autorités locales de les contrôler et de les restructurer plus facilement si elles font faillite.

Ces mesures indispensables pour vraiment protéger le citoyen n’ont pas été prises et ne le seront pas. Les gouvernements restent manipulés par les lobbies bancaires. Et certains de leurs membres, comme justement le « révolutionnaire silencieux » J.M. Barroso, se font directement recruter par les banques (en l’occurrence, la banque américaine Goldman Sachs). Pire encore, les gouvernements en viennent à promettre de ne pas règlementer. Dans les accords commerciaux qu’elle signe (CETA, JEFTA…), l’UE s’interdit juridiquement d’adopter à l’avenir des lois qui, par exemple, limiteraient la taille des banques ou imposeraient aux banques étrangères une structure juridique définie (ex. filiales plutôt que succursales). Qu’est-ce qui a changé ? Pour les citoyens, les politiques d’austérité. Pour les banques, pas grand-chose. 
Etienne Lebeau
1 Citation du philosophe George Santayana. 
2 Finance Watch, Ten years after : back to business as usual, 2008.