Harcèlement sexuel : quand l'hôpital se fout de la chasteté

Dans la foulée de l’affaire Weinstein, producteur hollywoodien accusé de multiples viols et agressions sexuelles, la vague de témoignages de femmes victimes de harcèlement déferle sur tous les secteurs professionnels. Le milieu hospitalier n’est pas épargné par le scandale. Au contraire, ses spécificités en feraient même un terrain propice au harcèlement sexuel entre travailleurs.  

« L’image du mec en blouse qui débite des blagues grivoises devant lesquelles les infirmières en cercle doivent se pâmer même si elles trouvent ça grossier et inapproprié est une réalité » confesse Claude (nom d’emprunt). Ce médecin témoigne dans le journal Libération l’automne dernier : « Il m’est arrivé de demander à des infirmières comment elles vivaient le fait d’être maltraitées psychiquement et verbalement par d’autres médecins, toutes ont minoré en disant " c’est le métier qui veut ça " ou " il ne voulait pas dire ça ", " c’était pour rire ". Quand, en tant qu’homme, je fais observer à un collègue que ses blagues, ses sous-entendus ou son attitude sont limites, il invoque l’esprit carabin et répond qu’on est comme ça, nous les médecins ». [1]  


Tous des salaces, les médecins ?  


Dans le milieu, certains invoquent la charge psychologique qui pèse sur les médecins et les soignants, confrontés quotidiennement à la maladie, la souffrance et la mort. Les blagues seraient ainsi un moyen de relâcher la pression, de prendre de la distance, de faire baisser la tension de quelques crans.  
Mais pourquoi des blagues graveleuses ? Evidemment, pratiquer la médecine implique un autre rapport au corps humain, et heureusement. On imagine mal qu’un soignant puisse correctement faire son métier sans observer, toucher, manipuler un corps dénudé avec un certain détachement. Ce contexte peut vite amener un certain type d’humour, partagé ou toléré entre collègues. 
Mais lorsque les allusions, les réflexions ou les gestes instaurent un climat malsain, dans lequel une personne se sent mal à l’aise, la limite est franchie. Il faut ainsi bien faire la différence entre humour potache et harcèlement sexuel sur le lieu de travail. 


Le harcèlement, bien moins qu’une main aux fesses 


Nombreuses sont celles qui pensent que le harcèlement sexuel commence avec les attouchements et les agressions physiques. Or, la loi est claire : le harcèlement sexuel au travail vise « tout comportement non désiré, verbal, non-verbal ou corporel à connotation sexuelle, ayant pour objet ou pour effet de porter atteinte à la dignité d’une personne ou de créer un environnement intimidant, hostile, dégradant, humiliant ou offensant. » Ainsi, des propos peuvent déjà constituer du harcèlement.  
Autre nuance importante : le harcèlement sexuel ne vise pas nécessairement à obtenir les faveurs d’une personne. Il ne s’agit donc pas de savoir si le harceleur a l’intention de forcer ou non sa victime à une relation sexuelle, mais d’analyser si son comportement induit un climat hostile. La justice a par exemple estimé qu’un directeur de maison de repos qui manifestait un intérêt particulier pour la sexualité auprès d’employées sous lien d’autorité se rendait coupable de harcèlement sexuel[2]. Ainsi, raconter en détails ses frasques à des collègues sous lien d’autorité, qui n’ont d’autre choix que de les écouter, constitue déjà du harcèlement, quand bien même ces propos ne visent pas directement les victimes.    
Il est d’ailleurs opportun de rappeler que le harcèlement est « d’abord une affaire de pouvoir, pas de libido et encore moins de séduction. »[3]  Et en matière de pouvoir, l’hôpital est effectivement un microcosme dans lequel les rapports hiérarchiques entre les membres du groupe sont exacerbés : « L’hôpital est sans doute le lieu où le harcèlement est le plus présent au vu du contexte : une majorité de femmes qui font face à une majorité d’hommes en supériorité hiérarchique. Tout le monde connaît « l’ambiance bloc» et la toute-puissance des chirurgiens », analyse un professionnel du secteur.[4] 


Vous êtes victime ? Contactez la CNE 


Dans ces conditions, difficiles pour une victime de dénoncer des faits. D’autant que la procédure interne, en matière de harcèlement, prévoit que des mesures soient mises en place par l’employeur, ce qui revient souvent, lorsque l’agresseur est un médecin, à changer la victime de service. En effet, un pédiatre deviendra difficilement urologue, tandis qu’une infirmière ou une secrétaire pourra effectuer son travail dans une autre unité. Sans compter que certains employeurs minimisent les faits, préférant visiblement sacrifier un membre du personnel plutôt que de recadrer frontalement un médecin. Pourtant, dénoncer le harcèlement sexuel est la seule façon d’y mettre fin. Si vous en êtes victime, nous vous encourageons donc à contacter la CNE dans votre institution ou le secrétariat de votre région. Que ce soit pour vous écouter, vous conseiller ou vous accompagner, nous sommes là pour vous soutenir.  

Julie Coumont