Zalando, Trump et nous

La multinationale Zalando a fait l’actualité récemment, en choisissant d’installer un centre logistique aux Pays-Bas plutôt que chez nous. Le ministre MR Pierre-Yves Jeholet n’a pas perdu l’occasion de dire une idiotie, en accusant « les syndicats et les trop hauts salaires » d’avoir fait perdre 1500 emplois à la Belgique.

Les données chiffrées sur le sujet (p. 7) ont vite conduit ce sinistre ministre à faire demi-tour la queue entre les jambes et à déclarer ensuite « qu’il ne fallait pas se battre pour des sous-emplois » (dont en réalité la moitié seront, aux Pays-Bas, confiés à des travailleurs détachés de Roumanie avec, bien entendu, la Sécu roumaine).

On peut donc (tout arrive) être d’accord avec Monsieur Jeholet : on ne doit pas se battre pour des jobs sous-payés, hyperflexibles et absurdes (quelqu’un pourra m’expliquer pourquoi il faut faire travailler des gens la nuit pour expédier des commandes de vêtements ? Des médicaments urgents, je comprends. Mais des bêtes fringues, c’est si urgent ?) Donc, si Zalando ne veut pas payer le travail, ni respecter les gens, ni négocier collectivement les conditions de travail, que Zalando aille au diable : on ne se battra pas pour leurs jobs empoisonnés.

Mais alors, on doit se battre pour quoi ? J’y reviens dans deux minutes.

De l’autre côté de l’Atlantique, le président étatsunien Donald Trump décide de taxer les importations d’acier et d’aluminium, lançant ainsi une « guerre commerciale », après la guerre fiscale et sans doute avant les guerres tout court, toujours profitables pour ses amis marchands d’armes.

Quel et le rapport avec Zalando ? C’est un même esprit de guerre, de compétition à outrance, qui anime toute l’économie et dirige le monde aujourd’hui. La forme de guerre pratiquée par Zalando – et peu ou prou par toutes les multinationales - s’appelle « compétitivité » dans le langage aseptisé des Témoins de Jeholet et de tous les fanatiques du néolibéralisme. Pour rappel, la compétitivité ne signifie pas produire mieux, plus efficacement, plus intelligemment (ce qui pourrait être une forme intéressante de compétition) mais tout simplement « produire moins cher ». À n’importe quel prix : des travailleurs pauvres, sans Sécu et sans droits ; des parents forcés de travailler la nuit ; la santé et la vie des gens comptées pour rien.
Une autre forme de la guerre économique est la guerre fiscale : en France, l’association Attac vient de remporter une belle victoire judiciaire contre Apple. Attac avait démontré comment Apple (et Facebook et Amazon, etc.) volent massivement nos pays d’Europe en n’y payant pas d’impôts, ou presque pas. Faut-il le rappeler ?
La guerre fiscale est une vraie guerre, qui fait de vrais morts : derrière chaque hôpital manquant de personnel, derrière chaque « impossibilité budgétaire » d’améliorer l’environnement, les soins aux personnes etc, il y a une multinationale qui ne paie pas ses impôts.

Et puis il y a la guerre des douanes que vient de relancer Donald Trump. Si on me permet d’ouvrir ici, sans la refermer, une réflexion difficile, je voudrais souligner une bizarrerie. Sur les deux premières formes de guerre, les élites de l’Union Européenne et les néolibéraux qui nous gouvernent ne voient pas de problème. La compétitivité et la guerre fiscale (ils disent « optimisation fiscale ») leur paraissent normales et nécessaires. Mais pour la troisième forme de guerre, le protectionnisme douanier, ils n’ont pas de mots assez durs. C’est inacceptable, criminel, dangereux.

Nous n’avons évidemment pas un milligramme de sympathie pour Donald Trump. Mais l’indignation sélective des néolibéraux, amis de Zalando et d’Amazon, doit nous mettre la puce à l’oreille. Bien sûr le protectionnisme nationaliste à la Trump est dangereux. Mais pourquoi est-ce la seule forme de guerre économique qui indigne l’oligarchie ? Ne serait-ce pas que derrière ce protectionnisme bête et méchant ils aperçoivent l’ombre de ce qui serait, dans le fond, « leur grande trouille » (titre de la passionnante enquête menée à ce sujet par François Ruffin) ? L’ombre d’un vrai débat, démocratique, sur le droit et le besoin de chaque société de protéger les éléments vitaux de son économie ? Un protectionnisme qui ne soit pas « de guerre économique », mais un projet de pacification et de civilisation de l’économie, est-il possible ? N’avons-nous pas le droit et l’urgent besoin de protéger l’essentiel de notre alimentation, de notre accès à l’énergie et à l’information, de nos systèmes de paiement (au lieu de privatiser bêtement Belfius, en faire – enfin – une vraie banque publique …) ? C’est un débat difficile, et je ne prétends pas le trancher ici. Je constate seulement que ce débat est tabou dans les milieux dominants, et qu’on laisse à des fous dangereux comme Trump ou Mme Le Pen le monopole de prétendre « protéger » nos économies – en réalité pour le seul bénéfice des actionnaires.

Retrouver une manière pacifique (donc, nécessairement, internationaliste, au sens où les intérêts des travailleurs en Belgique sont plus proches de ceux des travailleurs Hollandais que de ceux des « patrons belges ») de protéger nos économies, n’est-ce pas là, plutôt que les âneries à débiter sur Zalando & C°, ce pour quoi nous devons réfléchir et être prêts à nous battre ?
Felipe Van Keirsbilck, Secrétaire général