Le crocodile et le vautour

Voici la belle histoire de l’amitié entre un vautour et un crocodile, et d’une caissière devenue rentière qui a trouvé un job pour son père et un pour sa fille.

Sofia est caissière au Carrefour. Après des années de galère en contrat mi-temps, elle est aujourd’hui en CDI à 24h/semaine ; voilà au moins un peu de sécurité, même si son salaire reste très bas. Carrefour Belgique fait de gros bénéfices (près de 100 millions € en 2016, 6 fois plus qu’en 2014) et paie très peu d’impôts sur ces bénéfices (de 2011 à 2015 : moins de 1% en moyenne !!), ce qui lui permet de distribuer massivement de l’argent à ses actionnaires : 50 millions en 2016. Soit un peu plus que le total des aides offertes à Carrefour par le gouvernement … avec notre argent. (42 millions ces 4 dernières années) Résumons : le gouvernement Michel nous prend 42 millions « au nom de l’emploi » et les offre à Carrefour qui les distribue aux actionnaires, et jette Sofia dehors, avec 1233 personnes.

Pour qu’une telle décision soit prise, il faut des patrons sans conscience ; pour qu’elle soit permise il faut des ministres inconscients. Qui sont ces gens ? Dans quelle monde vivent-ils ? Le cas de Sabine Laruelle est éclairant : personnalité du MR, conseillère « emploi » au cabinet du ministre MR Jeholet, elle siège aussi au Conseil d’Administration de Carrefour – et a donc pris part à la décision de ce licenciement massif. Elle n’est pas la seule personnalité politique à vendre bien cher son expérience politique et son carnet d’adresses à une multinationale. Mais elle est un bel exemple de la collusion permanente entre ce gouvernement et le monde des affaires. Des dirigeants se remplissent les poches grâce aux multinationales (parfois par de la corruption directe, le plus souvent, comme ici, par des moyens légaux mais répugnants) ; et les dirigeants des multinationales dictent à ce gouvernement les lois qui les arrangent. Derrière une façade de démocratie, c’est une oligarchie qui dirige notre pays, largement non élue, associant pouvoir politique et pouvoir de l’argent : vous passez quelques années en politique (et rendez service à des grands patrons), puis vous recevez un poste envié dans une multinationale, avant de revenir peut-être comme ministre un peu plus tard...
Vers où ?
Voilà les gens qui nous dirigent. Mais vers où ? D’abord vers la destruction des emplois de qualité. Ce gouvernement a étendu le travail étudiant, imposé dans le commerce les flexijobs (sans contrats, presque sans cotisations sociales), rendu impossibles les prépensions, et menacé les travailleuses à temps partiel de diminuer de moitié leur Allocation de Garantie de Revenu (menace repoussée jusqu’ici par l’action des syndicats). Il encourage les jobs « d’esclave » du style Uber ou Deliveroo. Récemment il a voulu, dans de nombreux secteurs, introduire une sorte de « travail en noir légal » jusqu’à 500 € par mois. La vision est claire : pour ce gouvernement, un vrai emploi, bien payé et ouvrant des droits … c’est pour eux et leurs copains ; et que tous les autres multiplient des jobs précaires qui les laissent dans la précarité et l’isolement.

Ensuite vers une asphyxie de la Sécu et des fonctions collectives : les cadeaux faits aux grandes entreprises coûtent cher … et conduisent à diminuer les pensions, augmenter le coût des soins de santé et de l’enseignement, etc. Avec toujours, suivant de près le crocodile MR-NVA, le vautour souriant des assureurs et des alternatives marchandes : « le gouvernement Michel vient de diminuer vos droits ? Ça tombe bien, on peut vous vendre de la pension privée, de l’école privée, de la santé marchandisée…. »

Enfin vers la guerre de tous contre tous. Comme syndicats, nous avons obtenu depuis des années des avancées collectives pour le personnel du commerce « structuré » : passage à 35h (avec maintien du salaire), semaine de 4 jours pour les contrats de moins de 24h, sursalaire pour les dimanches et les tardives, etc. Le gouvernement Michel a une autre vision : Sofia ira au chômage où elle sera traitée de « rentière » par le ministre Jeholet et harcelée pour accepter des mini-jobs précaires ; mais ce n’est pas grave, le magasin sera tenu par sa fille étudiante qui n’aura pas le temps d’étudier parce qu’il faut bien vivre et que Sofia ne peut plus l’aider, et par son vieux père de 68 ans qui ne peut pas nouer les deux bouts avec sa mini-pension. D’ailleurs le magasin sera cédé à un franchisé, soi-disant « indépendant » qui prendra tout le risque, et Carrefour se fera une rente confortable sans devoir rien investir.

Apparemment tout le monde y perd ? Non, pas tout le monde. Sabine et les autres actionnaires de Carrefour vont accumuler les dividendes financés par les contribuables belges, surtout que le gouvernement belge vient de décider de baisser encore l’impôt sur le bénéfice des sociétés. Les larmes de crocodile de Ch. Michel après l’annonce des licenciements ne trompent pas grand monde : elles cachent mal sa mâchoire vorace. Mais ne perdons pas de vue, attendant patiemment à côté du crocodile politique, le vautour d’un patronat qui vit de rentes, d’aides publiques et de baisse d’impôts, et de la destruction de nos droits collectifs, toujours prêt à s’enrichir demain de la misère qu’il crée aujourd’hui.

Le combat des travailleurs de Carrefour n’est pas seulement pour leur emploi : c’est l’affrontement de deux visions du monde – en cela il nous concerne tous.
Felipe Van Keirsbilck,
Secrétaire général