J’essaie de comprendre...

TABOUS
Dans mon journal de cette dernière semaine de septembre, je lis un édito édifiant. Le gouvernement s’étant trompé de 2 milliards dans ses prévisions, il faudra pour le budget 2017 « faire tomber les tabous ». Pour savoir de quels tabous il s’agit, je dois ouvrir les pages intérieures : on annonce que les indemnités pour les malades vont être revues à la baisse, et qu’on pourrait diminuer les allocations des chômeurs de longue durée, s’ils ont une autre source de revenus.

Ce qui me frappe, c’est que la page d’en face est occupée en bonne partie par une publicité pour des voyages scolaires dans le grand Nord, au prix annoncé de 2500 € par élève. Il doit y avoir une demande, puisqu’en Belgique le nombre de millionnaires en euros a augmenté de 20.000 ces deux dernières années.

J’essaie de comprendre : pourquoi est-ce toujours tabou de demander un effort aux très riches, et jamais de prendre aux malades, aux chômeurs, aux pensionnés le peu qui leur permet de vivre ? La taxe sur les grandes fortunes voulue par la CSC prélèverait 1% sur les fortunes au-delà de 1 million € (sans compter l’habitation propre). Si j’ai une belle villa et 1,5 million sur mon compte, je devrais cotiser 5000 € par an. Le MR hurle au scandale et à la confiscation. Mais pousser des femmes, des familles, des personnes âgées sous le seuil de pauvreté, ça c’est du « courage politique ».
TRAVAIL
Dans le journal du lendemain, on découvre que monsieur Fernand Huts, 9ème fortune de Belgique, influent patron anversois, est l’un des gros poissons dans les révélations des « Bahamas Leaks » : il a planqué une partie de sa richesse dans des paradis fiscaux, pour ne pas devoir payer sa (petite) part d’impôts. C’est intéressant, parce que ce monsieur Huts, en plus d’être très riche, est assez bavard. S’il est très près de ses sous, il n’est pas avare de ses conseils : les travailleurs belges sont trop bien payés selon lui, et ils devraient être plus flexibles, et accepter de travailler quand leur patron a besoin d’eux. On a donc raison d’écrire qu’en Belgique ce sont les grands patrons qui écrivent les lois. Car le ministre Peeters suit précisément le programme de Fernand Huts : fin de la semaine de 38 heures, hyper-flexibilité non négociée, et blocage des salaires.

J’essaie de comprendre… La flexibilité extrême et le blocage des salaires, c’est la recette que les collègues de Caterpillar ont acceptée – à contrecoeur – depuis 2013. Voilà 2220 travailleurs (presque 6000 sans doute avec les sous-traitants) qui risquent d’être chômeurs demain. Ces mêmes chômeurs qui sont déjà la cible d’un gouvernement « sans tabou » (sauf pour les multinationales et les très riches).
J’ai beau essayer, je ne peux ni comprendre ces politiques, ni les expliquer. Sauf si l’explication réelle était l’existence d’un « Front Commun » entre notre gouvernement radicalisé à droite et des fédérations patronales (FEB en tête) qui ne représentent plus les entreprises, les PME et les entrepreneurs, mais les actionnaires des multinationales et les rentiers.

C’est contre ce « Front Commun de profit » que se sont mobilisés dans les rues de Bruxelles des dizaines de milliers de travailleurs ce jeudi 29 septembre dans un Front Commun large. Le Front Commun des syndicats, des étudiants, des mouvements de femmes et des jeunes. Un Front Commun de la dignité, parce que nous avons des alternatives : la semaine de 4 jours, le partage du travail sans pertes de revenus et une fiscalité juste.

Il semble qu’aujourd’hui les hommes politiques préfèrent mettre en scène leurs larmes de crocodile à la télé pour « sembler humains », plutôt que d’appliquer des décisions humaines.

Jusqu’à quand devrons-nous supporter cela ?
Felipe Van Keirsbilck
secrétaire général