L’assassinat de Miss Concertation

« … déjà tout petit, il se cachait pour arracher leurs ailes aux papillons. A l’école, il attendait que l’institutrice ait le dos tourné pour tirer les cheveux des filles : mais grâce à son sourire angélique il n’était jamais puni. Devenu grand et fort, le fils du bourgmestre se souvint de ces ruses lorsqu’il décida de liquider la voisine d’en face. 
Il avait toujours eu tout ce qu’il voulait, mais elle était trop belle et trop indépendante, il ne la supportait pas. Il n’allait pourtant pas l’assassiner en pleine rue ! Il se mit à lui parler avec mille amabilités, le regard sincère et la bouche en cul-de-poule. Elle toussait, il fit mine de s’en alarmer : sous prétexte de la soigner, il put l’empoisonner peu à peu ; plus elle faiblissait, plus il chantait ses louanges et se pressait à son chevet, avec ses paroles pleines de miel et ses tisanes pleines de venin … »

On dirait un (mauvais) roman policier ? C’est malheureusement une image assez réaliste de l’état de la concertation sociale en Belgique. Le gouvernement a fait le choix de l’étrangler peu à peu, très doucement, et nous sommes arrivés à un stade critique : si on laisse le MR et la N-VA en prendre soin, elle poussera bientôt son dernier soupir.
Traditionnellement, le temps fort de la concertation entre patrons et travailleurs se déroule tous les deux ans, en deux actes : d’abord, à la fin des années paires (comme 2016), on négocie un AIP : un Accord Inter-Professionnel, pour tous les secteurs et tous les travailleurs (lire en page 6 la position de la CNE). Ensuite, pour chaque secteur (commerce, chimie, assurances, etc) on négocie des conventions collectives, valables pour tous les travailleurs de ce secteur (même ceux des petites entreprises où le syndicat n’est pas présent). Et on négocie quoi ? De meilleurs salaires pour tout le monde, une réduction collective du temps de travail, des droits à la formation professionnelle, etc.

Mais, en plus de voler directement dans nos poches (saut d’index, tax-shift, baisse des pensions, taxes nouvelles …), ce gouvernement MR-NVA a peu à peu vidé de leur contenu tous les tiroirs de la négociation : la nouvelle loi sur les salaires interdirait toute augmentation collective et toute réduction du temps de travail sans perte de revenu ; la loi Peeters donne une définition si vague de la « formation professionnelle » (en gros : n’importe quoi …) que cela devient impossible de négocier un droit individuel à plusieurs jours de (vraie) formation.
Chaise vide ou coquille vide…
Ce qui met les syndicats devant un choix très difficile : faut-il accepter une « concertation », qui ressemble à une coquille vide ? Ou faut-il quitter la table et laisser la chaise vide ? Ces deux choix seraient douloureux car le gouvernement et les patrons utiliseront l’enveloppe « bien-être » (enveloppe destinée à améliorer les allocations les plus basses, et que le gouvernement a déjà amputée quasiment de moitié) comme un instrument de chantage, en disant aux syndicats : « si vous ne signez pas d’AIP, vous n’aurez rien à dire sur la répartition de cette enveloppe ». Ce chantage est cynique et répugnant ? Bien sûr, mais la FEB et le MR sont là pour défendre les intérêts des 1% les plus riches et des multinationales, pas pour un concours de morale…

A l’inverse, accepter une concertation à la sauce Charles Michel et signer un AIP bidon, avec zéro création d’emploi, et des hausses de salaire plafonnées à 0,x %, alors que beaucoup d’entreprises croulent sous le cash, serait trahir la mission même du syndicalisme, et donner raison à l’empoisonneur de la concertation, qui reviendrait devant les caméras avec son sourire satisfait, annoncer que « tout le monde est d’accord ». Comment pourrions-nous ensuite nous battre dans les secteurs et les entreprises ?
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Au total, le choix de la CNE est de refuser l’alternative dans laquelle on veut nous enfermer. Nous demanderons à la CSC d’aller à la table de l’AIP avec des exigences fortes : une marge réelle (par ex 3%) d’augmentation des salaires au-delà de l’indexation et des augmentations barémiques, des possibilités de réduction du temps de travail et de création d’emploi, et le relèvement des allocations sociales les plus basses. Si la FEB se cache derrière les lois qu’elle a elle-même dictées au gouvernement pour refuser ces exigences, nous devrons, par des actions crescendo, mettre la pression sur elle, sur les principales fédérations patronales et sur certaines entreprises. La CNE espère que tous les syndicats sont prêts à suivre cette logique, et à se rappeler cette leçon de base de l’histoire syndicale : toute concertation qui ne s’appuie sur un réel rapport de forces tourne rapidement en eau de boudin.

On peut encore sauver miss Concertation … mais pas avec des tisanes : avec une grosse dose d’énergie, et pas mal d’exercices physiques !
Felipe Van Keirsbilck
secrétaire général