Carte blanche CNE-SETCA - Les barèmes à l'expérience

Les barèmes à l’expérience, responsable d’un moindre taux d’emploi des travailleurs âgés ?

Myriam Delmée (Vice-Présidente SETCa)  & Felipe Van Keirsbilck (Secrétaire Général CNE)

La liaison du salaire à l’ancienneté (ou à l’expérience) pousse les travailleurs âgés hors du marché du travail. C’est ce qu’affirment des chercheurs de la Vlerick Business School et de l’entreprise de consultance en RH Hudson. Ils veulent limiter les barèmes salariaux dans le temps, rémunérer davantage les travailleurs en fonction des prestations et instaurer plus de flexibilité dans les packages salariaux. Ces mêmes obsessions, on les retrouve d’ailleurs dans la déclaration  gouvernementale.
À nouveau, on impute le faible taux d’emploi chez les plus de 55 ans aux barèmes actuels. À nouveau, l’impact (négatif) des barèmes à l’expérience est surestimé. Ce sont des raisonnements fallacieux qui reviennent de façon cyclique. Certes, l’emploi chez les seniors en Belgique est bas. Actuellement, 45,4% des plus de 55 ans travaillent. Ce chiffre est en augmentation, mais se situe toujours en-deçà de la moyenne européenne. Mais c’est aller trop vite en besogne que d’attribuer la faute aux barèmes à l’expérience et à leur augmentation automatique. 


Effet de composition

Selon l’étude qui vient de sortir, la tension salariale (c’est-à-dire le différentiel entre le salaire 0 année d’ancienneté et un vingtaine d’années la plupart du temps ) élevée entre travailleurs jeunes et âgés en Belgique pousserait les seniors hors du marché. Mais les salaires des travailleurs âgés en Belgique ne sont pas exorbitants, même à la lumière d’une comparaison internationale. Chez nous, le taux d’emploi des travailleurs âgés peu qualifiés est inférieur aux autres pays européens. On observe le même phénomène en France. La disparition de cette catégorie de travailleurs relativement moins payée du marché du travail tronque le salaire « moyen » d’un travailleur âgé vers le haut, ce qui explique également pourquoi la Belgique et la France comptent des travailleurs âgés « en moyenne » mieux payés. C’est la raison pour laquelle il n’est pas correct de comparer sans plus la rémunération moyenne en fonction de l’âge entre pays.

Dans son dernier avis, le Conseil supérieur de l’emploi parle  - à juste titre - d’un effet de composition qui fausse systématiquement le salaire moyen des travailleurs de plus de 55 ans en Belgique et en France. Qui plus est, la Belgique ne fait pas figure d’exception, puisque des systèmes de rémunération en fonction de l’expérience existent dans tous les pays européens. Les augmentations barémiques jusqu’à 15 ou 20 ans sont très courantes. Prétendre que les barèmes à l’expérience signifient que votre salaire augmentera indéfiniment est donc un mythe. En général, à un moment donné, le salaire sera gelé. 


Improductifs

Un autre argument fréquent contre les barèmes à l’expérience est que les travailleurs âgés seraient moins productifs. Ils « n’évolueraient plus avec leur temps ». Non seulement ce raisonnement est dénigrant, mais il n’est pas non plus fondé scientifiquement. À la base de cette supposition se trouve le constat que les entreprises comptant davantage de travailleurs âgés seraient moins productives. Mais à nouveau, il faut faire preuve de prudence avant de tirer des conclusions. L’économiste français Aubert a constaté que des entreprises comptant beaucoup de travailleurs âgés sont souvent occupées dans des branches économiques plus anciennes, moins innovatrices. 

De nombreuses études de ce genre tiennent trop peu compte des aptitudes relationnelles et de l’expérience spécifique à l’entreprise constituées par un travailleur. Bon nombre de travailleurs âgés connaissent souvent leur entreprise par cœur et ont constitué un vaste réseau. C’est la raison pour laquelle le Conseil supérieur de l’emploi estime également dans son avis que les résultats des études sur la productivité de travailleurs âgés restent discutables.


Des salaires plus élevés, même sans barèmes

Il convient tout d’abord de constater que les ouvriers ne disposent pas de barèmes. Par ailleurs, ce sont surtout les employés supérieurs chez qui l’on trouve des barèmes à forte courbe de croissance. Les employés moins payés voient leur salaire augmenter de 21% sur une période de 20 ans, pour les fonctions supérieures, cette augmentation est de 36%. Ce dernier groupe est aussi surtout celui dont les barèmes sont plus longs. 

Bref, il n’est pas permis d’invoquer l’existence des barèmes comme explication du taux d’activité plus bas des travailleurs âgés ni dans le cas des ouvriers, ni dans celui des employés moins qualifiés. Nous constatons cependant que ce sont précisément ces groupes qui quittent le marché du travail le plus tôt. S’agissant des travailleurs plus hautement qualifiés, nous savons qu’ils restent plus longtemps au travail. Pourtant, dans leur cas, ils continuent d’être toujours mieux rémunérés vers la fin de leur carrière. Souvent même lorsqu’ils arrivent au bout de leurs barèmes à l’expérience. Dans les entreprises ou les secteurs où les rémunérations selon les prestations sont également la norme, les travailleurs âgés ou plus expérimentés gagnent davantage. Il ne faut donc pas surestimer l’impact des barèmes. 


Employables à vie

La critique récurrente sur les barèmes à l’expérience est déplacée. N’oublions pas que la productivité n’est pas un critère objectif. Dans certains environnements de travail, le rendement est facilement mesurable, dans d’autres, c’est bien plus complexe. Les échelles barémiques ou barèmes salariaux constituent dès lors un mode de rémunération transparent qui jouit d’un soutien considérable auprès des travailleurs.

La discussion sur les barèmes à l’expérience cadre bien sûr dans un discours plus vaste sur la position concurrentielle de la Belgique au niveau international et sur les coûts salariaux, comme si ces derniers étaient le seul paramètre. Mais à nouveau, les salaires des travailleurs âgés en Belgique ne sont pas exorbitants. 

Lorsqu’il est question de maintenir au travail des travailleurs âgés, il faut oser discuter à un niveau plus large. Pour que les travailleurs restent occupés plus longtemps, un travail faisable est nécessaire, à tout âge. Les employeurs doivent aussi prendre leurs responsabilités en matière de formation continue. La vraie question est donc : comment rendre les travailleurs employables à vie ?