La preuve par l'eau de vaisselle

Pour présenter son plan « Travail faisable », le ministre Kris Peeters a voulu mettre en avant quelques éléments positifs qu’on peut y trouver. Parfois, travailler 50 heures une semaine sur deux, et 25 heures les autres semaines, peut être pratique pour un parent séparé. Merci Kris ! Ou encore, on pourrait avoir des horaires « flottants » : pouvoir arriver plus tard et partir plus tard, par exemple. Pas mal… Dès lors, nous dit-il, personne ne peut plus dire que tout soit mauvais dans ce « plan Peeters ».

Mais qu’en est-il si on regarde objectivement les 3 points essentiels ? Primo, au lieu d’être une exception négociée, l’annualisation du temps de travail devient la règle par défaut, pour tout le monde. Sauf convention spéciale, la règle n’est plus un plafond de 38h par semaine, mais 1748 heures par an. Par exemple : 6 semaines à 45h, puis une semaine à la maison. La question est : qui décide quand je bosse comme un dingue et quand je reste à la maison ? Moi, ou mon patron, ou ses clients… ?
Car le problème, c’est que l’annualisation du temps de travail – et bien d’autres formes d’horaires flexibles : travail de nuit, de week-end, à horaire variable… - existe déjà… mais doit être négociée. Grâce à quoi les travailleurs ont des compensations, et la flexibilité a des limites. L’intérêt de l’entreprise peut être pris en compte ; mais celui des travailleurs, aussi. Avec le plan Peeters, c’est fini, l’annualisation est un droit du patron, et nous voilà privés de vie privée !

Secundo : on pourra vous faire travailler plus : 100 heures par an automatiquement, et 360 heures dans les secteurs où les patrons le voudront. Autrement dit, faire passer la moyenne annuelle à 40 voire à 45 heures par semaine. Des heures sup’ que vous ne récupéreriez pas…ou peut-être à la fin de votre carrière (si vous survivez à une augmentation de 6% à 20% de votre temps de travail…). A la différence des heures sup’ que nous connaissons déjà, ces « heures Peeters » ne feraient l’objet d’aucune négociation (le ministre ose écrire que « la délégation syndicale sera informée a posteriori » : impossible de dire plus clairement merde à la concertation sociale…). Résultat: si ceux qui ont du boulot doivent travailleur plus longtemps… ceux qui cherchent un boulot devront… chercher plus longtemps !

Tertio : on pourra donner priorité aux accords d’entreprises par rapport aux règles sectorielles. Cela peut sembler un peu technique, mais c’est une révolution. Dans beaucoup d’entreprises, et surtout dans les PME, il est difficile pour les travailleurs de s’opposer aux quatre volontés de leur patron. Si votre chef vient vous trouver en disant « On va désormais ouvrir le samedi jusqu’à 20h, j’ai besoin de ta signature sur ce papier pour dire que tu es d’accord »… et que vous savez que c’est signer ou être viré, vous faites quoi ? C’est pour cela que, jusqu’ici, les règles sectorielles sont impératives : un patron peut y déroger, mais uniquement « en mieux » (plus de congés, plus de salaires…) : la convention du secteur est une sécurité, et c’est cette sécurité-là que monsieur Peeters veut faire sauter.

Bref, monsieur Peeters : quand vous nous demandez de ne pas rejeter votre plan parce qu’il contient (peut-être) quelques éléments positifs, j’ai envie de vous demander : est-ce que vous buvez l’eau de vaisselle ? Certes, elle est remplie de graisse froide, de savon et de saletés, mais il y flotte sûrement une miette de gâteau ou un petit bout de jambon, non ?
Non, monsieur le Ministre, à supposer qu’il vous arrive de faire la vaisselle, vous ne buvez pas l’eau à la fin. Et nous n’avalerons pas non plus votre plan. Ensemble, les syndicats ont écrit leur refus « d’entrer dans un semblant de concertation sociale ». Ensemble ils rappellent leurs alternatives : oui on peut « moderniser » le temps de travail, si c’est négocié. Oui on peut « toucher à la semaine de 38h » si c’est pour aller vers une semaine de 4 jours par une réduction collective du temps de travail, sans perte de salaire. Pour travailler moins, travailler tous, et vivre mieux.
Hélas, ce gouvernement n’a qu’une oreille, celle qui entend les intérêts des quelques pourcents de très riches. Ceux des Panama Papers et de Luxleaks… Ce gouvernement nous pousse à réagir massivement, tous ensemble, rouges et verts, flamands et francophones. Ce gouvernement a accumulé tant de mensonges, de provocations, d’échecs, d’injustices, qu’il n’a plus qu’une chose à faire : demi-tour. Ou bien s’en aller.

Parfois, il faut vider l’évier…
Felipe Van Keirsbilck, secrétaire général