Edito : face à la terreur

Malgré l’émotion, malgré l’effroi que nous causent les attentats de Paris, et malgré la peur d’autres attentats, nous devons garder les yeux ouverts. Car les assassins de Daesh ne sont pas des « tueurs fous  » : ils savent ce qu’ils font, et ce qu’ils veulent. Comprendre n’est pas accepter : nous nous privons de toute réponse utile si nous ne cherchons pas à comprendre cet ennemi, d’où vient sa force, et ce qu’il veut :
• contraindre l’Europe à s’engager dans une « guerre » qui approfondira le mal que les guerres précédentes ont créé ;
• créer un sentiment de panique et restreindre nos libertés fondamentales – c’est-à-dire annuler de fait une partie des « valeurs » que prétendent défendre les gouvernements ;
• et créer dans nos sociétés des divisions profondes – notamment en tentant délibérément de faire passer pour complices les réfugiés ou les musulmans d’Europe, et globalement tout qui aurait un air étranger... 

Mais nous devons aussi garder les yeux ouverts sur la réponse du gouvernement. Car, malgré les apparences, réponse il y a. Les apparences, c’est le football-panique des passages de niveau 3 à niveau 4 et retour, les écoles fermées puis rouvertes sans raison crédible, les explications de plus en plus confuses sur les oracles de l’OCAM et les « vastes coups de filet » (dans l’eau)... Derrière ces apparences, on a un gouvernement où la N-VA a les coudées franches pour réaliser son programme (y compris affaiblir Bruxelles et la Belgique) en occupant les feux de l’actualité avec une hystérie sécuritaire qui détourne notre attention des véritables questions à poser.

Comment Charles Michel a-t-il pu trouver « sans difficulté pour le budget » 400 millions d’euros de plus pour les budgets militaires et de sécurité, alors qu’il nous répond, depuis un an qu’il n’y a pas un euro « à cause des contraintes budgétaires » pour créer des emplois ou relever les petites pensions au-dessus du seuil de pauvreté ? Comment se fait-il qu’il n’y ait pas un franc pour un « Pacte de Sécurité Sociale » ? Ou pour un « Pacte pour l’Education et la Culture » ? Oui, le terrorisme tue, mais la pauvreté tue davantage, le manque de soins, le chômage, le travail tue… L’Agence Européenne pour l’Environnement révèle que la pollution de l’air a causé en Belgique 11.000 morts prématurées en 2012. Pourquoi n’y a-t-il jamais d’argent pour nous protéger d’abord des dangers qui nous menacent le plus ? Pourquoi y a-t-il soudain de l’argent en veux-tu en voilà quand ça arrange les ministres N-VA et les marchands d’armes ?

Seconde question : pourquoi fonce-t-on tête baissée, sans débat démocratique, vers davantage de bombardements en Irak et en Syrie ? On sait que ces bombardements feront davantage de victimes civiles que parmi les combattants. On sait que les guerres précédentes (depuis celle d’Irak en 2003) sont la cause principale de l’émergence d’Al Quaïda puis de Daesh. On sait aussi qu’il serait plus facile, moins coûteux et moins meurtrier de mettre au pied du mur nos « alliés » qui nourrissent Daesh, lui achètent son pétrole ou lui fournissent ses armes. Mais pendant ce temps-là, à Anvers, Bart De Wever est en train d’offrir d’importantes concessions à un groupe saoudien proche d’Al-Qaïda. Les intérêts pétroliers sont-ils si importants qu’on préfère bombarder à tout va pour avoir l’air de s’opposer à Daesh, que de chercher vraiment les conditions d’une paix juste et durable ? Et comment ne pas voir qu’une de ces conditions, c’est que nous sortions de la dépendance totale au pétrole ? 

Qui peut croire qu’au Moyen Orient ou ailleurs, il puisse y avoir de paix sans justice ? Qui peut croire que tuer avec nos F16 en Syrie quelques terroristes et quelques centaines d’innocents, tout en continuant à soutenir les dictatures du Golfe et les colonies israéliennes en Palestine, fera autre chose que préparer d’autres générations de terroristes ?

Nous refusons les raisons paniques ou cyniques qui feraient répondre à la terreur par une logique de guerre. La guerre des bombardements lointains aussi bien que celle de la méfiance entre voisins ou entre collègues. Ni la peur ni la haine, ni Daesh ni ceux qui s’en servent, ne doivent nous commander.

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Bien sûr, dans ce monde de violence, de chômage ou d’injustice, les raisons d’avoir peur ne manquent pas...  Alors, pour affirmer calmement nos libertés, y compris celle de manifester pour nos emplois ou pour le climat, pour continuer à défendre nos collègues et nos droits, il faut être ensemble et organisés. Seuls, on a peur, et la peur est mauvaise conseillère. Ensemble, la peur recule, et ce qui semblait trop difficile devient possible. C’est aussi pour cela que des milliers d’entre vous seront dans quelques mois sur les listes CNE aux élections sociales. Devenir délégué-e syndical-e ? « Même pas peur ! » ... Pas que vous soyez des super-héros, mais parce que vous savez que vous serez ensemble, avec la CNE toujours à vos côtés.

Felipe Van Keirsbilck