Comment répondre au danger Trump ?

Début 2018, Donald Trump décide de relever les tarifs douaniers sur les importations d’acier et d’aluminium. Que penser de cette décision ? 

D’un point de vue économique, la décision de Trump a du sens. Les tarifs douaniers visent à remédier au vieux problème du déficit commercial des Etats-Unis. Celui-ci est largement nourri par le commerce avec la Chine et l’UE, et, au sein de l’UE, plus particulièrement l’Allemagne (voir graphique). Trump cible particulièrement ces pays. Il rejoint en cela l’opinion d’économistes, y compris progressistes, qui les accusent d’être des passagers clandestins de la croissance mondiale.  Il leur est reproché d’utiliser les politiques d’austérité pour accroître leurs surplus commerciaux et leur croissance économique. En comprimant les salaires, ils soutiennent leurs exportations, mais ils freinent aussi leur consommation intérieure, donc les importations. D’où des excédents énormes. L’excédent extérieur allemand explose durant la décennie 2000, qui est également celle durant laquelle les politiques d’austérité ont été les plus dures [1]. Il atteint aujourd’hui 290 milliards de dollars, soit 8,3% du PIB allemand. Cette hyper-compétitivité de certains pays affecte les Etats-Unis. Une étude récente étudie ainsi l’impact des importations chinoises. À cause de celles-ci, des millions d’emplois sont détruits dans les régions de vieille industrialisation des Etats-Unis [2]. Les tarifs de Trump visent donc à protéger les emplois américains, mais aussi à forcer les Européens et les Chinois à changer de politique. C’est ce que la Commission demande aussi à l’Allemagne depuis quelques temps, sans aucun effet cependant.  




Sur un plan idéologique, la décision de Trump marque un tournant spectaculaire. Depuis la chute du mur de Berlin, la croyance dominante est que la globalisation soutient l’emploi et le dynamisme économique. La plupart des études économiques concluent que la globalisation détruit des emplois dans les secteurs en déclin, mais les remplace par des emplois plus avantageux dans les secteurs en croissance. Au final, tout le monde est gagnant. Des études plus récentes, comme celle citée précédemment, démentent ces affirmations. Mais la communauté internationale n’est pas prête à changer de grille d’analyse. Il suffit de constater le tollé suscité par les mesures de Trump, immédiatement qualifiées de « protectionnistes » ; et la prolifération actuelle des accords de libres-échanges négociés tant par l’UE que par de nombreux autres pays. Trump brise donc un tabou. Il se met à dos la communauté internationale, Wall Street et ses propres troupes. Les tarifs douaniers ont poussé Gary Cohn, un de ses conseillers économiques issu de Goldman Sachs, à démissionner. Ils exposent aussi les Etats-Unis à des sanctions commerciales à l’OMC.  

Ces remarques ne visent pas à louer Trump ce politicien narcissique, raciste, irresponsable, « protofasciste ». Mais au contraire à souligner le danger qu’il représente. Les gens qui votent pour Trump le font parce qu’il est le premier à reconnaître que la globalisation n’est pas bonne pour eux. S’ils ne veulent pas que leur électorat vote de plus en plus pour Trump et ses semblables, les partis traditionnels doivent prendre au sérieux cette affirmation. Bref, d’accord pour changer la globalisation, mais pas à la manière de Trump. Tout en préconisant une coopération internationale, indispensable pour traiter les nouveaux enjeux (réchauffement climatique, migrations…), il faut aussi accepter que le libre-échange et la concurrence ne sont pas des fins en soi. Cette conviction était à la base du système international de 1945 à 1973. Les économistes de l’époque comprenaient que « les méthodes du laissez-faire non régulé [ne réussissent pas] à assurer l’équilibre entre importations et exportations »  ; et que c’est par la méthode politique qu’il faut équilibrer les relations commerciales. Dans un tel système, des états comme l’Allemagne ou la Chine n’ont plus le droit d’accumuler des excédents commerciaux au-delà d’un certain seuil, parce que les règles internationales le leur interdisent. C’est l’approfondissement de cette gestion politique de la globalisation, et non dans la diabolisation des tarifs douaniers, que réside la bonne réponse à Trump. 

Étienne Lebeau

1 En 2000, la balance courante allemande était déficitaire de 1,4% du PIB. 
2 David H. Autor et al., « The China shock : learning from labor-market adjustment to large changes in trade », Annu. Rev. Econ., 2016.