Un collectif pour les Coursier-e-s

Beaucoup a déjà été dit et écrit sur la situation des coursiers à vélo de Deliveroo et, plus généralement, de la situation des travailleurs de la « nouvelle » économie, des ravages de l’uberisation, etc. Le blog uberizeme.be est intéressant et original sur le sujet, notamment la websérie contant les joies et déboires d’un journaliste qui a essayé de vivre un mois de l’économie collaborative.

Plusieurs journaux ont publié des interviews des coursiers qui ont eu le courage de se mettre en avant, malgré la fragilité intrinsèque à ce boulot (on peut du jour au lendemain, sans préavis ni indemnité, être déconnecté de la plateforme par le donneur d’ordre). Car depuis 2016, notamment à l’occasion de la faillite de Take It Easy (une entreprise de livraison de plats à domicile similaire à Deliveroo), s’est formé un Collectif des Coursier-e-s qui vise à organiser les prestataires des différentes start-ups (UberEats, Deliveroo, TakeAway, etc.). Sans prétendre le récupérer, car les travailleurs doivent d’abord s’organiser par eux-mêmes, la CNE et CSC Transcom soutiennent la formation et le développement de ce collectif avec leurs moyens logistiques et techniques. La dernière assemblée a eu lieu ce 27 juillet à l’occasion de la décision de délocalisation, par Deliveroo, de son Customer Service à Madagascar. Les coursiers et les sympathisants peuvent se mettre en contact avec le collectif via facebook : « collectif des coursier-e-s Belgique ».

L’objectif fondamental de ce collectif est d’ouvrir un canal de négociation entre les coursiers et les plateformes « donneuses d’ordre ». Celles-ci ont comme première réaction de refuser, puisqu’elles ne veulent pas apparaître comme le « patron » des coursiers supposés être indépendants. Mais on ne peut pas être à la fois « cool » et refuser la discussion.

Dans cet article, et pour ne pas répéter ce que d’autres ont déjà dit (précarité et intermittence, flou légal, faible rémunération, couverture insuffisante ou absente en cas d’accident du travail, etc.), je voudrais insister sur quelques points particuliers.
Quand je veux ou quand je peux ?
Un des principes de l’économie collaborative serait que celui qui s’y lance travaille uniquement quand il le veut. C’est ce que met aussi en avant Deliveroo ; le coursier se connecte à l’application quand il lui sied d’entamer un shift de 3 heures. En réalité, le livreur se connecte en effet quand il le veut, mais il n’a aucune garantie de se voir affecter à un shift. Deliveroo ne prend aucun engagement de vous faire travailler quand vous le désirez. Comme tout un chacun peut s’inscrire comme livreur, et que le potentiel de force de travail est donc bien supérieur au besoin du donneur d’ordre, il y a très peu de chance de recevoir une affectation « à la minute » quand on le demande. En pratique, Deliveroo travaille avec des shifts fixes avec les livreurs les plus assidus, et « met en disponibilité » les shifts restants 10 jours à l’avance. Ceux-ci sont directement pris d’assaut et réservés par les candidats. Loin donc de travailler quand je le veux, on travaille quand on le peut. La plateforme ne joue donc pas le jeu de la flexibilité vantée, et ne prend pas le risque qui va de pair, soit d’avoir parfois pas assez et parfois trop de livreurs. Sécurité pour le donneur d’ordre, flexibilité pour le livreur. Il est d’ailleurs piquant de constater que pour s’organiser plus facilement, Deliveroo préfère travailler à « shift fixes » avec les livreurs les plus fiables de leur point de vue. Ainsi on en revient à une situation de quasi-salarié, ou de salarié à sens unique. Les obligations (astreintes d’horaires, obligation de régularité et de fiabilité, …) mais pas les droits qui vont de pair. Croire que les entreprises ne veulent plus de salariés est donc un mythe. Du nom et des protections elles ne veulent plus. Mais de la subordination et des contraintes, pour le travailleur, inhérentes au statut de salarié, elles veulent toujours. C’est d’ailleurs elles qui l’ont créé.
Qu’est-ce qu’un salaire ?
La CNE vient de lancer une campagne de fond sur le juste salaire. Typique de la « nouvelle économie » est la confusion totale sur ce concept. Et le gouvernement n’aide pas à clarifier les choses, voire organise le dumping social en créant des appointements à la fiscalité « light » et séparés des autres revenus avec la loi De Croo, en élargissant les émoluments des « volontaires » avec le dernier exercice budgétaire et en floutant les limites du statut d’étudiant.

Lorsqu’il voit le revenu qu’il peut percevoir (moyennant une flexibilité totale 7j/7, jusqu’à minuit et avoir la santé pour travailler 60 heures par semaine), le coursier y voit un job facilement et rapidement rémunérateur. C’est oublier un certain nombre de « détails ». Les cotisations sociales et les impôts pour ceux qui ont le statut d’indépendant (qui souvent ne viennent qu’après coup) ; les coûts du matériel que le coursier doit amener et entretenir à ses frais (vélo, équipement, abonnement GSM de haute capacité, smartphone) ; les coûts liés au risque d’interruption du revenu en cas d’accident ou de maladie, et les indispensables assurances. Pour ceux qui passent par SMartBE, l’encadrement légal est plus clair et les risques contrôlés, mais restent les frais d’équipement et le risque d’incapacité de travail.

Dans un tel contexte, les notions de « brut » et de « net », et même de « salaire » perdent leur sens habituel. C’est sur ce flou que joue (et repose en grande partie) l’économie de plateforme. Que le gouvernement y contribue objectivement est un scandale. Car la seule victime sera le travailleur en détresse lorsqu’un accident le privera de tout revenu, ou étranglé par une régularisation d’ONSS non anticipée. Sans compter le dumping social que cela crée inévitablement et qui tôt ou tard fragilisera les droits des travailleurs sous statut « normal ».
Les travailleurs doivent d’abord s’organiser eux-mêmes
La CNE et CSC TRANCOM sont très attentives à ne pas phagocyter l’organisation autonome des coursiers. Les coursiers ne se voient pas en travailleurs « comme les autres », et le métier a ses spécificités comme beaucoup d’autres, qu’il faut apprendre à reconnaître et respecter. Il y a une aspiration à l’autonomie et à l’absence de contraintes sur lesquelles un syndicalisme traditionnel, habitué aux règles habituelles du contrat de travail pourrait passer un peu vite. Avec le réflexe naturel de caser les choses dans les moules que l’on connaît, on pourrait passer outre une originalité inspirante.

Quoi qu’il en soit, le syndicalisme est toujours parti de la base et de l’organisation des travailleurs par eux-mêmes, chacun avec ses spécificités. Le syndicalisme n’aurait pas de sens ni sa force s’il n’était pas bâti sur les délégués et militants sur le lieu de travail, qui seuls connaissent les enjeux du terrain et qui seuls ont la légitimité de formuler leurs propres aspirations.

Cela nous ramène à l’aube du syndicalisme. Et le défi de cette prétendue « nouvelle » économie est sans doute de nous ramener au syndicalisme des origines, avec la faiblesse de ne pas disposer des outils institutionnels bâtis depuis, mais avec la force d’en revenir au sens même de l’organisation des travaillleurs, par eux-mêmes et pour eux-mêmes
Martin Willems