Face ils gagnent, pile on perd ?

Gardiens de prison, cheminots, magistrats, policiers... d’un peu partout, des grèves éclatent et durent parfois terriblement longtemps. Et chacun s’inquiète pour les prisonniers, les étudiants qui ont besoin de trains, les justiciables qui se trouveront (ce n’est plus arrivé depuis 1917!) devant des tribunaux en grève.

Sans diminuer les conséquences de toute cette violence sociale, je voudrais poser la question « d’où vient cette violence ? ». Ne prenons qu’un exemple : la notification aux cheminots, après dix autres vexations, de la suppression de 2 jours de récupération, en pleine ébullition sociale due aux menaces du « plan Peeters », le lendemain d’une manifestation réunissant plus de 60.000 personnes. Puis des dizaines d’heures de négociations... pour arriver à re-proposer la même chose. Est-ce de cela dont la Belgique avait urgemment besoin ? On peut discuter de l’opportunité du recours à la grève – c’est toujours une question très difficile – mais il y a un point très clair : à chaque fois, les mouvements sont déclenchés par des provocations inutiles de la part du gouvernement de Charles Michel.
Divorce Nord-Sud ?
Un sondage du 28 mai révèle que la politique du gouvernement est rejetée partout, au Nord comme au Sud, et les dirigeants syndicaux du Nord du pays expriment des positions identiques aux nôtres : refus des mesures Peeters et des coupes dans les services publics. Pourtant, pour l’instant, les grèves sont surtout en Wallonie et à Bruxelles. Les commentateurs nous interpellent : ces grèves ne font-elles pas le jeu de la N-VA, qui se délecte dans la presse de la caricature « les Wallons font la grève pendant que les Flamands travaillent... » ?

Mais y a-t-il une bonne façon de réagir aux provocations du gouvernement ? Ou simplement une moins mauvaise ? Car, à chaque fois, c’est la même chose : un ministre N-VA ou CD&V décide, sans concertation avec personne, de mettre à mal les droits d’un groupe de travailleurs, puis attend la réaction. Et là, les travailleurs font face au fameux jeu « Face je gagne, pile tu perds ». S’ils ne réagissent pas, le gouvernement continue à avancer tel un bulldozer à travers leurs droits, et chaque attaque est bientôt suivie d’une autre plus dure, plus absurde encore. La N-VA a donc gagné, dans son projet de détruire la Belgique, les services publics et les syndicats. Soit ils réagissent, Wallons et Bruxellois prenant le risque d’une action collective toujours difficile, coûteuse pour les militants, incertaine dans son résultat et potentiellement en rupture avec la stratégie des collègues du Nord. Les travailleurs paraissent divisés, et la N-VA a encore gagné.
Que faut-il faire ?
Comment en est-on arrivé là ? Le MR, tel un agneau chétif qui se proclamerait soudain chef de la meute des loups, a cru pouvoir dompter la N-VA (avec laquelle il avait juré de ne jamais gouverner). Il se retrouve à devoir gérer un gouvernement dirigé depuis Anvers, où il n’a rien à dire.

Mais alors, que faire ? Une stratégie est de faire le gros dos ; tenter de diminuer un peu la violence des coups, entrer dans des simulacres de concertation pour obtenir des micro-réparations aux injustices subies, et attendre 2019 en priant pour que les électeurs du Nord (ceux du Sud, on l’a vu, ne comptent pour rien) votent un peu moins mal... Cette stratégie peut se comprendre, mais a un gros défaut : quand on voit ce que le gouvernement Michel a détruit en moins de deux ans, on peut raisonnablement estimer qu’en 2019 il ne restera plus rien du modèle belge de protection sociale et de concertation. L’autre stratégie, c’est refuser ce jeu de « Face je gagne, pile tu perds » et revendiquer clairement que ce gouvernement fasse demi-tour sur l’ensemble de sa politique... ou qu’il s’en aille. Principal défaut de cette stratégie : son issue incertaine. L’agneau MR a clairement choisi de se cacher derrière les loups N-VA et il tremble de perdre les quelques mangeoires qu’on lui a laissées. Pourtant, tout bien réfléchi, pour la CNE, cette seconde stratégie est moins dangereuse que la première : c’est le sens de notre décision d’appeler à la grève dans le plus possible d’entreprises le 24 juin, et de nous inscrire pleinement dans le plan national d’action pour la rentrée.

Nul ne choisit l’époque où il vit ; dans des temps plus sombres encore, B. Brecht écrivit ces mots, qui pèsent aujourd’hui lourdement sur nous : « Celui qui lutte peut perdre ; mais celui qui ne lutte pas a déjà perdu ! »
Felipe Van Keirsbilck
secrétaire général