Terrorisme : nous pouvons faire quelque chose

Face à la douleur, on voudrait se taire.  Mais cette douleur demande justement qu'on ne s'enferme ni dans le silence qui suit le fracas des bombes, ni dans les banalités répétées qui sont pires que le silence.  Au risque d'être mal compris, mais en espérant ouvrir un dialogue entre militant-es CNE de bonne volonté, voici 3 propositions aux citoyen-nes et aux délégué-es que vous êtes.  Parce que ma conviction forte est que nous pouvons faire quelque chose pour éviter d’ajouter l'injustice à la violence. Vos réactions sont bienvenues.

1. Ailleurs, c'est ici.
Trois jours après que les attaques à Zaventem et à Maelbeek aient arraché à leurs proches 32 vies innocentes, une bombe a tué 26 personnes – dont 17 adolescents – dans un stade de foot près de Bagdad.  Et deux jours plus tard : plus de 70 personnes, dont beaucoup d'enfants, dans un parc d'attractions au Pakistan… 
D'un côté, l'indignation sélective des médias nous blesse : la vie d'un enfant d’ailleurs a-t-elle moins d'importance, la douleur de ses parents est-elle moins dure ?  Mais d'un autre côté : n'est-il pas naturel d'être touchés plus directement quand les bombes frappent des lieux que nous connaissons, que nos proches fréquentent ?  Nous n'allons quand même pas diminuer notre colère et notre tristesse ici, sous prétexte que l'horreur frappe chaque jour ailleurs ! 
Ma première proposition est de faire précisément l'inverse.  Ne pas diminuer notre empathie pour les victimes de Bruxelles ; mais prendre appui sur cette émotion naturelle, spontanée, pour agrandir notre attention et notre compréhension pour les victimes lointaines.  Les journaux nous ont décrit les victimes de Bruxelles, leur famille frappées de tristesse : Théo, Loubna, Lauriane, les autres : on a pu voir leur visage, leur parcours, et même si nous ne les connaissions pas leur assassinat nous semble insupportable.  Je n'ai jamais été à Bagdad, je ne connais pas le stade de Iskandariya où la bombe a explosé, mais il y a une chose dont je suis sûr : les gamins morts dans ce stade avaient une famille, des espoirs, une vie : à peu près les mêmes que ceux de « nos » victimes.   Notre détermination à ce que s’arrête la violence aveugle chez nous, pouvons-nous la faire vivre face la violence lointaine ?
2.Nos valeurs, vraiment ?
Au lendemain des attentats, on a vu un certain nombre de dirigeants politiques (les Belges avec, heureusement, moins d'arrogance que leurs homologues français) bomber le torse devant les caméras, et proclamer que nos sociétés « sont en guerre » et « défendront fermement nos valeurs occidentales » ...  Bien sûr qu'il ne faut rien céder aux terroristes.  Mais nos Etats peuvent-ils vraiment s'enorgueillir de respecter si bien « nos valeurs » ?  L'Europe a-t-elle tant de leçons à donner au monde ? Ces mêmes dirigeants qui appellent à la cohésion ne sont-ils pas ceux qui défont systématiquement, depuis des années, tout ce qui contribue à la justice et à la sécurité sociale dans nos sociétés de plus en plus inégalitaires ? Qui ne font rien contre les inégalités hommes-femmes ou contre les discriminations frappant les jeunes immigrés sur le marché du travail ?  N'est-ce pas ces mêmes ministres qui, deux jours avant les attentats, signaient avec la Turquie un accord infâme pour repousser les candidats réfugiés et les empêcher de trouver ici un refuge contre la terreur qui les frappe chez eux ?  Les enfants qui mourront dans la Méditerranée du fait de ces décisions sont-ils moins innocents que ceux qui sont morts dans notre métro par la violence des terroristes ?
Seconde proposition : prendre nos « valeurs » au sérieux.  Si nous valons mieux que ces terroristes qui se permettent de tuer au nom de slogans religieux usurpés, nous ne pouvons pas utiliser « nos valeurs » comme un drapeau, et accepter en même temps que l'Europe fasse tout le contraire.  Si c'est au nom de l'égalité, du respect de la vie, de la fraternité que nous luttons contre Daesh, alors nous devons faire respecter ces valeurs par nos États ... et par nos entreprises.  C'est aussi notre rôle, n'en déplaise à ceux qui voudraient réduire les syndicats au silence.
3. Ils ne nous réduiront pas à l'impuissance. 
En choisissant de tuer au hasard de « simples passants », le terrorisme des exécutants de Daesh vise à provoquer en nous un sentiment de stupeur et d’impuissance.  Pourtant nous pouvons tous, dans notre quartier, notre entreprise, nos conversations, faire échouer les terroristes dans leur objectif principal : transformer nos sociétés ouvertes, multiculturelles et (relativement) pacifiques en champs de peur, de divisions et de haine.  Parmi les morts et les blessés de Bruxelles, il y avait des personnes de 40 nationalités différentes.  Des chrétiens, des athées, des musulmans, des gens sans autre étiquette que celle d'êtres humains essayant de vivre bien...   Ce qui fera une société plus paisible pour nos enfant, ce sont des milliers de gestes et de regards, de refus calmement opposés aux paroles de peur ou de haine.  Non pas « malgré » les attentats, mais précisément parce qu'après ça nous avons besoin, deux fois plus qu'hier, de respect, de compréhension, d'attention bienveillante aux autres. Non les migrants ne sont pas nos ennemis.  Les musulmans ne sont pas nos ennemis – et beaucoup d’entre eux aujourd’hui redoutent les regards de soupçon, les portes qui se ferment injustement. Nos ennemis sont les terroristes, quelle que soit leur nationalité ou leur (pseudo)-religion.  Et ceux qui voudraient utiliser la terreur pour faire passer leurs projets de recul social et démocratiquee.
Troisième proposition : réparer autour de soi, chacune et chacun, le tissu social menacé de déchirure par les bombes de Daesh.  Avec de l’intelligence, de la modestie, de l’envie de comprendre.  Et de l’espoir. Pas besoin pour cela de vivre au pays des bisounours : je ne suis pas toujours d’accord avec mon voisin turc (ni lui avec moi), je pense qu’il a tort sur certaines idées ; mais c’est mon intérêt, c’est celui de mes enfants (et des siens), que la ligne qui divisera notre société ne me sépare pas des centaines de milliers de gens qui ont des opinions, une vie, une langue ou une culture différente ; mais nous unisse, les 99,9% de la population comme dit Walter Benjamin , en nous séparant des quelques centaines de criminels et d’abrutis qui s’arrogent le droit de tuer
On est ici chez nous…
• considérer qu’ailleurs, c’est ici.  Ressentir « Je Suis Bruxelles », et penser « Je suis Bagdad, aussi » ;
• défendre non pas un drapeau, mais les valeurs humaines que ce drapeau proclame ;
• ne pas se résigner à l’impuissance : la société, c’est chacun de nous qui la fait tenir, par mille minces fils de respect …
A travers ces 3 modestes réflexions, il y a un fil qui court.  Qui sommes « nous » ? 
 
Qui est le « nous » des proches de victimes qui appellent à la tolérance, à l’intelligence, et à l'amour ?  Qui est le « nous » de ces personnes de toutes origines réunies autour d'un tapis de fleurs à la Bourse,  scandant « tous ensemble ! » dans toutes les langues ?  Ce n'est évidemment pas le même « nous » que celui des quelques centaines de hooligans venus piétiner ces fleurs, agitant drapeaux belges et saluts hitlériens en criant « On est ici chez nous ! ». Non messieurs : ni les criminels recrutés par Daesh, ni vous, ni vos amis de l'extrême-droite, vous n'êtes ici « chez vous ». 
Vous êtes ici chez nous.   Dans une société dont la fierté est son ouverture, sa tolérance, son projet d'égalité et de sécurité sociale, son respect pour la différence et la liberté.  Et son refus de toute forme de violence, de racisme ou de sexisme. Nous sommes beaucoup plus nombreux que les criminels violents, plus humains et plus solidaires ; en défendant ensemble ce projet de société, nous construisons le seul « chez nous » qui vaille.
Felipe Van Keirsbilck