Elles marchent devant nous

« Écoutez bien : nous sommes d’accord avec ce que vous demandez, vraiment... Mais nous ne pouvons vraiment pas être d’accord avec votre manière de faire. Il y a des procédures, il y a des lois, quand même ! » La salle est trop petite pour ces 3000 femmes en colère, qui écoutent les conseils de prudence d’un homme à la tribune. Lui, c’est un monsieur important. Elles, elles ont marché dans les rues de Herstal, elles ont chanté en marchant, une chanson qu’elles avaient inventée la veille : « le travail c’est la santé... Mais pour ça faut être payées ! » Les conseils de prudence, elles n’ont pas l’intention d’en tenir compte. La peur est mauvaise conseillère ; mais la colère, pas toujours.

En 1957, le Traité de Rome prévoyait l’égalité salariale entre hommes et femmes endéans les 5 ans. Depuis, presque 10 ans ont passé, on parle de réduire très progressivement la différence entre le salaire d’un ouvrier et celui de ces ouvrières. Mais ça prendra des années : on ne va quand même augmenter d’un seul coup les ouvrières de plus de 5 francs l’heure ! La direction propose d’offrir 50 centimes. Mais une femme monte à la tribune. Elle n’est pas dirigeante syndicale, elle n’a aucune autorisation légale pour prendre la parole. Elle rappelle que ce sont elles qui font le travail le plus sale et le plus abrutissant, que sans elles l’usine serait à l’arrêt. Elle s’emporte : « nous les femmes, nous n’avons pas même le salaire des apprentis de 14 ans ! »

C’était il y a 60 ans, le 16 février 1966. A l’unanimité, sans autorisation d’un ministre quelconque, les 3000 femmes décident que la grève commencée spontanément ce matin-là continuera jusqu’à ce qu’on les entende. Elles ressortent avec une version améliorée de leur chanson : « Le travail, c’est la santé, pour ça faut être augmentées ! Les centimes, c’est pas assez, pour se faire crever ! » La grève va durer 12 semaines ! Après quelques jours, l’usine est à l’arrêt. De partout viennent les reproches à ces aventurières – depuis quand part-on en grève comme ça, sans permission ? Et les hommes, elles y pensent, aux hommes, mis au chômage technique à cause d’elles ? Ne devraient-elles pas se montrer solidaires de leur mari ?

Mais ces femmes tiendront bon. Elles ne savent pas si leur grève respecte les procédures: elles savent que ça fait des années qu’on leur promet l’égalité ; que l’égalité c’est au moins 5 francs d’augmentation ; et que si elles ne l’obtiennent pas par l’action collective, elles ne l’obtiendront jamais. Le 4 mai, la direction de la FN cède : 2 francs tout de suite, et encore 75 centimes rapidement. La victoire n’est pas totale, mais ces femmes ont changé l’histoire - et le syndicalisme. Les femmes sont des travailleuses à part entière, des citoyennes au travail, titulaires de droits et créatrices de droits. Elles ont désormais leur mot à dire et ne se laisseront plus couper la parole.

Aujourd’hui, 60 ans après, une magnifique exposition est consacrée à ces pionnières, sur le lieu même de leur combat. Espérons que quelques ministres ayant sans cesse à la bouche la « concertation sociale » iront la visiter. Ils y apprendront que l’égalité est loin d’être atteinte, que les femmes sont encore payées moins que les hommes dans la Belgique de 2016 ; que ce sont elles qui font la plupart du temps les temps partiels involontaires et les horaires variables ; elles qui souvent renoncent à une « carrière » pour assumer l’entretien du foyer... Et sans doute aurons-nous droit à des discours aussi prometteurs qu’en 1957 : l’égalité, c’est pour bientôt, il vous suffit d’attendre, de faire confiance à la concertation – mais sans porter préjudice à la compétitivité des entreprises, quand même...

Mais voici ce que nous n’entendrons pas, dans la bouche de ces honorables messieurs : que si ces femmes de 1966 ont fait plus avancer l’histoire en 12 semaines que les gouvernements en 12 ans, c’est parce qu’elles ont imposé leur droit à l’arrêt de travail, à l’occupation des espaces publics, à l’affrontement avec les intérêts de leur patron. Aujourd’hui, Monsieur Michel et Monsieur Peeters, pour le compte de Monsieur De Wever et de Monsieur Timmermans, veulent que les syndicats renoncent à l’action collective. Que le droit de grève soit réduit au droit de rester chez soi sans déranger personne. Ils prennent prétexte d’un blocage d’autoroute (chose que nous avons toujours rejetée, et rejetons encore) pour nous demander de priver les travailleuses et les travailleurs de leur seule force.

Le respect que nous devons aux héroïnes de 1966, à nos grands-mères, et aussi à nos petites-filles qui auront encore des combats à mener, ne nous autorise qu’une seule réponse. Le droit de revendiquer ses droits n’appartient pas aux politiques, pas même aux syndicats, il appartient aux travailleuses et aux travailleurs. Nous ne le sacrifierons pas à la cupidité de ces beaux messieurs.
Felipe Van Keirsbilck
secrétaire général

Pour en savoir plus

Quand? Du 8 mars au 23 avril. L’expo est accessible aux heures d’ouverture du centre de services. 
Où? Dans le hall d’entrée de la CSC Liège-Huy-Waremme, boulevard Saucy 10, à 4020 Liège. 
Prix? L’entrée est gratuite.